À la Recherche du Bonheur : Ces personnes qui rentrent au pays | Édition Abidjan, Côte d’Ivoire (1/4)

Fondateur du média spécialisé foot « Petits Poteaux », plume professionnelle et auteur du livre pour enfants « Un petit garçon au village », Dozilet Kpolo a longtemps dirigé des rédactions telles que celle de Bayard Afrique. Dans cette série dédiée aux “repats”, anglicisme qui désigne une personne qui retourne dans son pays d’ origine après avoir émigré, le jeune journaliste qui aime écrire et conter des récits de vie passionnants, nous relate l’expérience d’expatrié.es d’origine africaine, de retour au pays…
Sport international qui connaît un boom sans précédent depuis des années maintenant, le « retour au pays » est pratiqué par des futurs professionnels qui viennent embrasser une nouvelle carrière dans leur pays d’origine, mais aussi des amateurs de sensations fortes, venus tenter l’aventure dans un pays étranger. Dans les deux cas, Abidjan, « le plus doux au monde » semble être une destination de choix. La capitale économique ivoirienne attire, fascine, séduit. Mais derrière l’extase d’un retour chez soi, il y a la réalité du terrain implacable et impitoyable qui rattrape. Gros plan sur ces personnes qui rentrent au pays ; édition Abidjan, Côte d’Ivoire.
« Demain Freddy s’en va en France, ça n’a qu’à rester entre nous ! », chantaient il y a longtemps les Magic System dans Secret d’Africain. Si cette partie de leur vie, où ils faisaient du zouglou non exportable, et donc générateur de peu de revenus, est révolue, le message, lui, est toujours d’actualité : il est bien de ne rien dire lorsqu’on voyage.
Parce que certaines croyances ont la peau dure, avec par exemple ces dangereuses attaques spirituelles qui planeraient au-dessus du futur voyageur, ces lanceurs de sorts, ces gougnon, sorciers en bhété1, rares sont ceux qui annoncent leur départ. Parfois, on assiste même à de drôles de scènes où au dernier moment, l’adolescent(e) est tiré(e) de sa torpeur quotidienne pour venir dire au revoir, tout en étant exposé comme un vulgaire trophée, en plein salon, avant qu’une pluie de bénédictions ne s’abatte sur lui.
« Que le Seigneur t’accompagne, hein ! » pour les uns et pour les autres : « Qu’Allah le miséricordieux te protège ! »
En Côte d’Ivoire, la laïcité n’est pas un sujet à polémiques pour vieux éditorialistes blancs racistes en mal de buzz, comme dans certains pays européens, mais une réalité. Le « souci » provient du chevauchement des jours fériés liés aux différentes fêtes religieuses.
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Ce n’est pas Kristiane Kra, Travel Storyteller & Trip Curator, qui s’en plaindra, elle qui est rentrée en Septembre 2021, après six longues années au Maroc.
Kristiane n’a pas encore craqué
Facebook, où des misogynes martèlent matin/midi/soir que : « La place de la femme est à la cuisine ! », Twitter, où des hommes en costard, la plupart du temps, mènent le même combat inutile, mais aussi Instagram, où des jeunes femmes font de la prise de formes leur tasse de thé (amincissant). Ou encore WhatsApp, salle de rédaction où parents, oncles, tantes diffusent des rumeurs et autres. Pour se contacter et mener à bien une interview, un échange sur Ces personnes qui rentrent au pays ; édition Abidjan, Côte d’Ivoire, il y a l’embarras du choix.
Ce jour-là, ce lundi 6 mars 2023, ça sera Telegram, back-up de messagerie instantanée en cas de panne mondiale. Passé l’étape des problèmes récurrents de réseau, puis l’échange d’amabilités, l’Ivoirienne répond :« Il fallait parfois puiser la motivation en soi [pour aller en cours, NDLR] », se remémorant ses années marocaines.

Au royaume chérifien, où elle fait d’abord Tétouan, dans le nord du pays, puis Agadir, plutôt située sur la côte atlantique sud, selon Wikipédia, l’étudiante en Tourism and Hospitality Management passe d’abord le plus clair de son temps avec ses compatriotes ivoiriens. Il est bien connu que vivre à l’étranger fait ressortir cette volonté d’être avec les siens. Mais très vite, Kristiane, dont la voix est ni trop forte, ni trop faible, se fond dans un groupe qui sent bon le melting-pot avec entre autres des Allemands, des Espagnols, mais également des Gabonais, des Guinéens, des Malgaches.
C’est quoi ton groupe ?
Loin de leur pays d’origine, certains d’entre eux sont confrontés à ce bon vieux racisme. D’ailleurs, cette spécialiste en cuisine thaï, héritage de ses solides années d’apprentissage dans plusieurs restaurants de la place, est à peine étonnée par ce qui se passe en Tunisie où pour détourner l’attention, le plus haut responsable politique tunisien a accusé les migrants de vouloir remplacer les Tunisiens…Lunaire. Après avoir fait le tour de la question, Kristiane décide de rentrer au pays. Nous sommes en septembre 2021 et la demoiselle, qui a été l’une des premières à accepter de répondre à ces questions, rentre à Abidjan ; « le plus doux au monde », paraît-il.
« J’étais ravie de revoir mes parents. », précise-t-elle simplement. Épargnés par les récentes coupures de courant régulières, les smartphones retransmettent en direct le retour de la fille prodigue et ses déceptions.
« Il faut appartenir au bon groupe ! », balance-t-elle. Avant que le claquement de ses doigts ne résonne haut et fort, en fond d’écran : « Enfants de Cocody2 », mais aussi « choco », personne le plus souvent issue d’une famille aisée, qui a ce je-ne-sais-quoi facilement reconnaissable, mais aussi jeunes cadres dynamiques, qui continuent à porter leur veste même en afterwork. À ne pas confondre les Profile picture veste, qui prolongent le port de la veste même après leur parcours universitaire. Il y en a pour tous les goûts.
Puis, la jeune femme de vingt-six ans, qui n’a pas de « souci » à ce que son âge soit mentionné, développe : « La méritocratie n’existe pas, à part dans les livres. » Cette absence de méritocratie, dont elle parle, concerne, semble-t-il, surtout ceux et celles qui obtiennent un emploi sans passer par la case entretien, où l’énoncé des prétentions salariales fait naître des cheveux blancs sur des crânes chauves. Plutôt que de s’apitoyer sur son sort, sur ces contrats qui lui passent sous le nez, freelance vie, elle « continue de faire ses preuves ». Son rêve est de : « Créer son environnement pour impacter ! »
Pas de mouvement des petits pour elle

Si Kristiane est bel et bien rentrée chez elle, dans son pays, elle souffre encore de petites moqueries agaçantes. Certains l’appellent « Bounty » parce qu’elle préfère se cultiver, assister à des conférences, des dégustations de vin plutôt que de faire le payia, s’enjailler, chaque week-end, à coups de cigare-champagne-caviar-mouvement des petits3. Dans la capitale de l’enjaillement de l’Afrique de l’Ouest, c’est parfois mal vu.
C’est pour toutes ces raisons que la jeune femme parfaitement bilingue trouve que : « Abidjan do not fit me ! » En anglais dans le texte. Près de deux ans après son retour, et, elle admet fataliste : « J’aime mon pays mais on va pas se leurrer ! ». Cette ancienne élève de l’Ardoise, école privée située en plein cœur de la Riviera III, fait partie de ces filles et fils d’un pays qui a la fâcheuse tendance à tuer leurs derniers espoirs en eux. Aussi, Kristiane, elle, n’est pas « fermée à un départ ».
Aux autres, cette spécialiste du tourisme laisse le soin d’apprécier « cette propagande pour vendre la destination Côte d’Ivoire ». Ainsi, conclut Kristiane Kra, jeune femme rentrée à Abidjan, Côte d’Ivoire.
Dozilet Kpolo pour BY US MEDIA
1 Ethnie du centre-ouest de la Côte d’Ivoire.
2 Ceux qui sont nés dans ce quartier résidentiel d’Abidjan et issus de familles riches.
3 Dernier courant musical né en Côte d’Ivoire dans les beaux quartiers d’Abidjan et qui se caractérise par des pas de danse simples et sophistiqués.
