societe

À la Recherche du Bonheur : Ces personnes qui rentrent au pays | Édition Abidjan, Côte d’Ivoire (2/4)

par BY

12 oct. 2023

Fondateur du média spécialisé foot « Petits Poteaux », plume professionnelle et auteur du livre pour enfants « Un petit garçon au village », Dozilet Kpolo a longtemps dirigé des rédactions telles que celle de Bayard Afrique. Dans cette série dédiée aux “repats”, anglicisme qui désigne une personne qui retourne dans son pays d’ origine après avoir émigré, le jeune journaliste qui aime écrire et conter des récits de vie passionnants, nous relate l’expérience d’expatrié.es d’origine africaine, de retour au pays.

Ce deuxième volet met en lumière Kimy Stars, une jeune franco-camerouno-ivoirienne ayant longtemps vécu en France avant de retourner au pays du coupé-déchaîné, laissé en héritage par feu DJ Arafat, et de Drogba1, qui n’a de la côte que dans les maquis où certains s’en servent pour étancher leur soif

Kimy Stars : Venue, Vridi, Vit ici 

La prolifération des glaciers et autres salons de thé, avec ces narco-pâtissiers qui seraient impliqués dans un trafic de cocaïne, offre mille et une possibilités pour briser la glace, recueillir des propos. Après des négociations qui auront duré quelques minutes seulement, le choix est fait : rendez-vous à Maison Kayser, située dans Abidjan Nord et son quartier de Bonoumin, sous les eaux, dès la première larme du ciel. 

Au milieu des pains

Visage poupin, bloqué au rez-de-chaussée de la vie d’adulte, foulard multicolore noué sous le menton qui recouvre ces tresses prêtes-à-porter une perruque, lunettes de soleil qui condamnent son visage à l’anonymat, la jeune femme a tout l’attirail d’une star et fait étrangement, penser, avec toute cette sape, à ce célèbre futur papa d’un deuxième enfant à l’époque: un certain ASAP Rocky. « J’aime le fait qu’il [ASAP Rocky, NDLR] puisse mettre un peu tout ce qu’il veut et que ça lui aille bien. Il a une espèce d’élégance, de prestance que j’aime beaucoup ! », s’exclame Kimy Stars dans un sourire. 

Entre deux tournages de sa nouvelle émission Bonjour Santé et la troisième saison des Coups de la vie, dans laquelle elle interprète Imane Konan, épouse dont le foyer est victime de déstabilisation, la jeune présentatrice/actrice a accepté de revenir, en long en large et diagonale, sur son parcours à l’étranger qui a démarré à l’âge de 17 ans. 

« C’est qui ? Kristiane ? Je l’aime bien, je la kiffe. En fait, je l’ai connue sur Instagram et j’ai commencé à la follow parce qu’elle a vécu à Agadir. », s’empresse-t-elle de révéler après un partage d’informations sur l’identité. Les deux jeunes femmes partagent le fait d’avoir vécu toutes les deux dans cette même ville marocaine. Loin de nier l’existence d’un racisme dans ce pays aux nombreux intérêts économiques en Côte d’Ivoire, la franco-camerouno-ivoirienne, née d’un père camerounais et d’une mère ivoirienne, affirme y avoir connu « une expérience positive » et même d’avoir été « défendue par des Marocains à chaque agression raciste ». À Agadir, où elle était « en vase clos », elle y obtient une licence en gestion commerciale.


Œufs qui s’embrouillent entre eux dans une poêle, infusion maison, doux mélange de gingembre-menthe-miel, remède idéal pour toux sèches, mais aussi corbeille de pain ou encore légumes qui racontent des salades à des adeptes de régime, c’est une farandole de plats qui sortent les uns après les autres de la cuisine, avec ces odeurs qui s’agrippent aux murs recouverts de peinture blanche et projets sombres, de pains2 horny.

Il y a une certaine effervescence en ce mercredi 8 mars 2023 dans cet endroit aux grandes baies vitrées et aux stores coulissants, combattants de la chaleur. Celle que Kimy a regrettée, après avoir posé ses pieds en France. D’ailleurs pour la petite histoire, l’aînée d’une famille de deux enfants ne voulait pas y aller. « Je ne voulais pas aller en France. J’aimais la France mais j’avais comme une intuition que cette période d’insouciance [À Agadir, elle a connu ses premiers road trips, ses premiers concerts, NDLR] allait se terminer si je partais en France. »

Metz, c’est quoi le projet ? 

« Le choc thermique ! », répond-t-elle quand on lui demande la chose la plus marquante à son arrivée à…Metz.

Place du Général-de-Gaulle, Metz, 15 janvier 20221

Ceux qui ont connu ce fameux premier jour dans un pays froid connaissent sur le bout des doigts frigorifiés, cette sensation glacée qui te fait découvrir l’existence d’os dont tu ne soupçonnais même pas l’existence, avec ces dents qui claquent.

Loin d’attirer la foule, cette ville de l’est de la France, connue surtout pour son club de football, le FC Metz, par lequel Sadio Mané est accessoirement passé, n’est pas forcément LA destination de premier choix des étudiants. C’est généralement la ville lumière qui attire ces jeunes prêts à prendre leur envol.

Premier Retour Avorté

Master en Management de Projet et Création d’Entreprise en poche, notamment après « ce premier exposé en anglais où personne ne voulait se mettre avec elle [parce qu’elle venait d’Afrique, NDLR] », Kimy, qui « ne supporte pas qu’on lui dise qu’elle n’y arrivera pas, le meilleur moyen de la motiver », pense que ça y est : l’heure du retour au pays a sonné. Mais voilà, il y a la crise post-électorale de 2011, en Côte d’Ivoire. Doux euphémisme pour désigner une guerre qui aura fait 3000 morts et fait perdre à beaucoup leur boulot. Comme la mère de la jeune femme.

« Ma mère perd son boulot. […] Et elle me dit : “je ne peux pas te dire de revenir parce que je ne sais pas ce que tu vas faire ici. Je préfère que tu restes en France.” »

Alors, résignée, la jeune femme reste en France, avec la circulaire Guéant, qui obligeait les étudiants étrangers à obtenir un travail dans un délai de 6 mois en lien avec leurs études, une épée de Damoclès au-dessus de sa tête bien pleine. Et au milieu de tout ça, arrive son copain, un blanc, « qui ne se voit pas vivre ailleurs [que Metz, NDLR] ».

« Je suis raide dingue amoureuse. Love Of My Life ! ». Toujours sans filtres contrairement à Snapchat. Mais c’est bien connu : les histoires d’amour se pacsent mal en général. Coup dur pour celle qui souffre à l’époque du « syndrome du pick me », cette volonté presque maladive de se marier.

Reconversions, évolutions 

Côté travail, les 20 heures maximum que la loi lui autorise de faire, elle les répartit entre plusieurs petits boulots. Cinéma, grands magasins, etc. Mais son projet, celui qui lui tient à cœur, c’est se lancer dans la mode, après avoir vu un défilé Gucci qui l’a profondément « marquée ». Malheureusement, face au peu d’encouragements de la part de ses proches, y compris, son compagnon, la passionnée de mode « lâche l’affaire ». C’est une autre jeune femme qu’elle verra avec fierté réaliser le (même) rêve  qu’elle avait : une certaine Maureen Ayité. 

« D’ailleurs, la première fois que je rencontre Maureen, je lui raconte cette histoire et je lui dis : “Franchement, je suis super fier de toi parce que tu es allée au bout de l’idée.” Et, elle me dit : “J’espère que tu as retenu la leçon quand tu as une idée business, n’en parle pas. Lance toi ! N’en parles pas !” », se remémore-t-elle.

Entre les heures de boulot, d’alternance, et ces allers-retours entre Metz et Paris, les reconversions professionnelles, face à l’impossibilité de trouver un travail dans son domaine « […] parce qu’ils n’ont pas envie de prendre une Noire », la jeune femme débrouillarde ne sait plus où donner de la tête. Parfois, elle se perd elle-même dans le décompte de ses mille et une vies.

« Là, je suis à ma troisième vie, je pense, dans un grand éclat de rire. Non, troisième ou quatrième. Non, quatrième vie. »

Les doigts qui mettent les couverts dans des assiettes garnies, les petites et grosses voix qui s’élèvent jusqu’au plafond, les serveurs hélés, etc. C’est un joyeux tintamarre qui retentit dans ce lieu, qui ne désemplit pas à l’heure du coup de feu. Le coup de feu qu’elle entend, elle, est celui d’un nouveau top départ. Ce sera la région Rhône-Alpes et Lyon.

À Lyon, un séjour royal canin

Lyon, son vieux quartier et ces pavés de bonnes intentions pour touristes à la recherche de bons restaurants et/ou bonnes affaires, son funiculaire qui tire vers le haut des voyageurs  émerveillés par le paysage, ou encore son musée des costumes pour films à gros budget, etc. C’est dans cette ville là que Kimy atterrit et y exerce le poste de commerciale chez un fournisseur de nourriture pour chiens et chats, ces animaux qui se vautrent dans le canapé comme s’ils payaient le loyer : Royal Canin. 

Dans la ville de Paul Bocuse, elle se sent tellement bien. Pareil pour sa banlieue : Tassin-la-Demi-Lune. Alors, la Lyonnaise y achète son appartement à l’âge de 29 ans. Chic cadeau ! 

Mais voilà la jeune actrice, qui « ne savait même pas qu’elle avait une fiche sur IMDB » a beau : avoir travaillé dans un cinéma, en boutiques, voulu lancer sa propre marque de vêtements après avoir vu un défilé Gucci, mais aussi n’avoir juré que par la sainte trinité métro-boulot-dodo, ou encore enchaîné les promotions à la vitesse grand V, il y a quelque chose qui lui manque.

« Je ne suis pas heureuse [à cette époque, NDLR] », reconnaît-elle sans détours et autres contorsions de la langue. La jeune femme à l’ensemble bleu ciel, chemise manches courtes & short, noue et dénoue son foulard de temps en temps comme si elle essayait de faire ressortir son « inner ASAP Rocky ». Peut-être est-ce le poids des responsabilités qu’elle a portées dès que ses parents se sont séparés qui pèsent sur ses épaules. Toujours est-il qu’à ce very moment, les prémices d’un retour au pays germent en elle, qui « quand elle croise quelqu’un sourit ».

« Vivre à Douala n’a jamais été une option pour elle. », affirme-t-elle sans une once d’hésitation mais une pointe d’accent camerounais. D’ailleurs, son père est du même avis, lui qui est pourtant…camerounais. Ce sera donc Abidjan. C’était sans compter cet animal à écailles, extrêmement prisé en Asie en général et en Chine particulier, qui serait le responsable de cet arrêt mondial, il y a 3 ans maintenant  j’ai nommé : COVID-19 !

Au cœur de la paix 

Mais avant que la trentenaire ne rentre au pays, ne s’y installe définitivement, il y a eu plusieurs étapes. Première étape, décembre 2019, Abidjan. « Les premières 24 heures de mes vacances, je dors dix-huit heures ! […] J’ai dormi à minuit et je me suis réveillé à midi. », précise-t-elle, geste à l’appui.

En lisant ça, le fait qu’elle ait dormi une demi-journée, ceux et celles qui viennent vérifier à coups de petits plans nocturnes improvisés, les meilleurs et brunchs à Assinie, doivent la juger. Mais la raison de cet écroulement est nette, simple et précise : « En fait, j’étais fatiguée. » La fatigue dont elle parle est à la fois physique et cérébrale. 

KIMY-STARS-�-DOS-AU-MUR-©-TOUS-DROITS-RESERVES

En lisant ça, le fait qu’elle soit épuisée mentalement, ceux et celles qui sont convaincus que « c’est maladie de Blancs », vont la condamner. Mais peu importe, la vacancière est en paix.

« Je me réveille et je me sens en paix. Y a ce deuxième jour où je me réveille et mon cœur ne bat pas, tentant d’expliquer. Mon cœur en fait d’habitude battait comme ça, mimant un rythme cardiaque élevé. Et là, il bat normalement. Et, j’essaie de me souvenir la dernière fois où il battait normalement mais je n’arrive pas à me souvenir. Je n’arrive pas à me souvenir. » 

Pour la Franco-Ivoirienne, si le cœur va, tout va. C’est ainsi qu’elle « passe toutes ses vacances à dire à tout le monde qu’en fait Abidjan est pas si mal » et qu’elle « se voit vivre ici, mais genre dans cinq ans ». Sauf que Jésus, « le plus grand numéro 10 de tous les temps », contrairement à ce Messi qui marche plus sur le terrain que sur ses adversaires, avait autre chose de prévu pour elle. La jeune femme indépendante qui « a été éduquée à l’européenne » rentre dans son autre pays : la France. Cependant, le retour sur terre est brutal/dur/violent.

FastLife

« Je rentre en France et là, je fais un burn-out. ». Le mot est lâché. 

Kimy n’a pas peur pas qu’on la juge. À ceux qui pourraient la mépriser, elle dit : « Ça les regarde ! Vraiment en leur famille. Ça ne les regarde pas. », avec un rire pour envelopper le tout.« Je fais un burnout, rajoutant une couche. J’ai des idées suicidaires. »

La pression chez Royal Canin est si forte que cette attachée commerciale, qui travaillait sur trois départements, a « envie de prendre sa voiture, rentrer dans un arbre et être en arrêt-maladie pendant deux mois. Au moins deux mois. » Le petit récit sur ce passage ô combien douloureux est entrecoupé par une petite parenthèse sur ces animaux qui se vautrent dans le canapé comme s’ils payaient le loyer : les chats.

« En fait, les chats ne sont pas des animaux 100% domestiqués, dispensant toutes les précieuses notions apprises au cours de ces cinq années. En fait, le chat dans son esprit, tu es son animal de compagnie. […] Ils nous tolèrent dans leur environnement. […] C’est pour ça que tu as un visiteur chez toi, il se frotte à lui pour marquer son territoire. », explique celle qui avait une grande phobie…des chiens et des chats. Fin de la parenthèse. Dans cette vie d’avant, tout n’a pas été si mal…

Réveil à Monaco, vue imprenable depuis la chambre pour le séminaire, etc. « J’aimais le fait que je pouvais changer de voitures tous les dix-huit mois. J’aimais les primes parce que ça me permettait de prendre des vacances. J’aimais le confort que mon boulot m’apportait. », se remémorant la Vie de Lougah. Toutefois, elle « n’aimait pas son boulot, ses clients ingrats, ses collègues qui voulaient commencer à lui mettre des bâtons dans les roues ».

Pourquoi ? Parce que la bilingue avait été intégrée dans un projet international avant de recevoir les atalaku présidentiels d’un N+5 qui l’appelle par son vrai prénom : Ida.« Commerciale médiocre qui faisait ses chiffres de temps en temps pour pouvoir partir en vacances », Kimy ou plutôt Ida continuer à dérouler le fil de ses mille et une vies au milieu de ces consommateurs aux mille et une envies, et ouvre la partie la plus importante : la religion. « J’ai donné ma vie à Christ à dix ans ! », explique cette fille de sociologue mais aussi pasteur. Plus petite, la gamine participait à l’effort de son église, qui voulait sauver ses pêcheurs en les invitant à donner leur vie à Jésus. Ainsi naquit Kimy la chrétienne évangélique. 

Abidjan la prie de rentrer

Avant d’aller au Maroc, sa mère croise un responsable des bourses sur un parking, « ce pasteur qui lui dit de pas s’inquiéter ». Les étapes de la vie de la Camerounaise sont liées à des signes divins pour ceux qui savent les interpréter. Alors comme à l’accoutumée, la fervente croyante, qui, pendant un arrêt de travail de deux semaines, a pris un temps de jeûne et de prière pour soulager son burnout, pose genoux à terre. Une voix lui dit.« De toutes les façons, tu dois rentrer à Abidjan cette année. » Cette voix, elle l’aurait entendue « très clairement » en janvier 2020.

« Je me suis levée et j’ai dit : “Merci la prière est terminée. C’est parce que je me suis levée que tu me parles !” », avant d’allumer la télé. Quand elle n’allume pas la télé, elle suit les prédications digitales d’une célèbre église pour qui beaucoup de jeunes hommes et femmes prêchent : Église Vase d’honneur ; située notamment aux Deux-Plateaux. De temps en temps, des pleurs d’enfants en bas âge l’interrompent quand ce ne sont « les deux sommaires qu’elle doit enregistrer » auxquels elle pense. 

Si Kimy a une partie de la réponse, il en reste une autre. En effet, après toutes ces années d’expérience diverses et variées, elle ignore ce qu’elle « aime faire ». Débute une longue réflexion, entrecoupée par une rencontre décisive avec Sophy Aiida mais aussi de moodboards, au terme de laquelle elle découvre qu’elle aime se retrouver devant la caméra.

« Quand j’étais petite, je voulais être actrice. Mais quand à 6 ans, j’ai dit que je voulais actrice, replongeant dans ses souvenirs, on m’a dit : “C’est pas un métier pour les filles bien.” » À la place, la petite fille frustrée dit qu’elle veut être « journaliste ». Mais au Cameroun, on lui dit qu’elle sera « pauvre avec ce métier, NDLR] » Ses rêves d’enfant enfouis au plus profond depuis que cette tante les avait brisés, elle les ressort. Le journal du Collège, les années théâtres, Kimy qui « voulait bien gagner sa vie » ressort tout sans larme qui coule cette fois-ci, ni trémolos dans la voix. 

Elle a trouvé sa voix

Les voix du personnel en blanc et noir et ceux des clients montent jusqu’au plafond. Celle de l’interviewée, elle, ne varie pas d’un pouce. Même quand elle continue à parler de toutes ces pré-étapes, ces chemins empruntés, cette Sophie Aïda qui lui dit de « faire comme elle » : actrice. 

Un jour, la future abidjanaise saute le pas, obtient le soutien de « ses bornes », ses figures paternelles et maternelles selon Pasteur Mohammed Sanogo. Une prière et demie plus tard, la future comédienne, que « son médecin ne pouvait pas prolonger indéfiniment » voit en la fermeture des bars, adossée au confinement, une aubaine. 

Trois formations accélérées en acting/écriture de scénarii/journalisme plus tard, sanctionnées par un diplôme de la Destiny Christian Academy, l’interprète féminine est retenue après un casting à distance pour les Coups de la vie

L’Art d’encaisser les Coups de la Vie 

« J’étais pas heureuse de rentrer, cachant profondément sa joie.  J’étais sereine de rentrer parce que c’était la volonté de Dieu. Quel que ce soit ce que je fais, je veux être sûre que je fais la volonté de Dieu sinon je ne le fais pas. » Son appartement, « celui de ses rêves qu’elle a décoré », mis en location, elle prend enfin son billet pour Abidjan comme elle oblitère un ticket de métro. Le ton laconique de sa voix illustre bien comment l’opération retour à Abidjan a été machinalement menée.

La machine est lancée mais ce n’est pas pour autant que tout se décante pour elle, une fois au pays des embouteillages et des ponts en construction. Ici, elle vit avec sa mère et sa sœur. Déphasage complet pour l’independent woman

KIMY STARS � COMME UNE FLEUR © TOUS DROITS RÉSERVÉS

En plus, elle a été acceptée mais rien n’a été signé. « Y a pas de moyenne générale, parlant de cette absence de transparence sur le montant des cachets abidjanais. » Certains toucheraient 15 000 francs CFA/jour de tournage d’autres encore, comme une célèbre actrice de la place, starlette des réseaux sociaux, toucheraient 1 000 0000 francs CFA/jour de tournage. En plus de cette arrivée dans des conditions particulières, il y a le côté « Je dois toujours être bien » que son métier l’oblige à avoir.

Kimy, qui d’ailleurs signifie “lien” ou “ceinture” en baoulé, ouvre une nouvelle parenthèse sur ce suffixe Stars qui lui colle à la peau. « Mon père aimait la photo et on raconte que je prenais la systématiquement la pause. C’est comme ça qu’il a commencé à m’appeler : “Stars», malgré l’opposition de sa mère qui y voyait un côté péjoratif, strass et paillettes. Fermeture de la parenthèse.

Abidjan a beau être chaleureux, il y a ce vent froid et glacial, façon Winter Is Coming, qui accueille ou plutôt refroidit ceux qui font leur entrée dans certains milieux. Exactement ce qui est arrivé à « celle qui n’a pas d’agent » mais qui « s’en sort plutôt bien ici ». Coincée entre l’envie de « s’en foutre complètement » et celle d’être « coquette », l’abidjanaise navigue à vue et se retrouve dans de drôles de situations comme ce soir où une bande d’influenceurs qui lui aurait fait comprendre qu’elle n’est pas des leurs. 

« Le dédain de ouf ! », analyse-t-elle avec sa petite voix douce. Sa prise de conscience se fait à ce moment-là, elle qui travaillait « avec des éleveurs [et qui n’allait donc pas se saper, NDLR] ». Bonne arrivée à Abidjan, Kimy, dans un pays où l’avoir compte plus que l’être, les restaurants misent sur la décoration plutôt que la qualité de leur nourriture. 

Faute de réseau, les invitations se font rares. Faute de rentrées stables, ses économies fondent comme neige au soleil. Les désillusions s’enchaînent à vitesse grand V. La honte l’envahit. L’adepte des anglicismes, dont l’accent varie en fonction de ses interlocuteurs anglophones, camerounais ou encore francophones, se cache, reposte certaines en story privée ces publications où elle a été identifiée. Et à la sempiternelle question « Comment ça va ? », l’exilée répond de manière lapidaire : « Ça va ! » Mais dans les faits, très peu de choses vont. Pire encore, elle lit l’heure, subit le retour de bâton de plein fouet. 

Cette grande utilisatrice des réseaux sociaux qui « préfère Instagram » voit finalement la lumière grâce à une amie qui lors d’une soirée entre amis glissa de bons mots, à son sujet, dans l’oreille d’un jeune réalisateur ivoirien et directeur photo : Samuel Ouédraogo. « On cherche une actrice camerounaise, qui vit à Abidjan, pour faire une série pour Canal. […] C’est un gros projet, c’est la première fois que Canal va faire une série quotidienne. […] Et, j’ai pensé à toi. » Et elle, étonnée/interloquée/stupéfaite de dire : « Excuse-moi ! Pause ! » L’ex-théâtreuse n’a même pas besoin de surjouer la scène pour transmettre cette émotion qui était la sienne, il y aura bientôt deux ans de cela. Nous sommes en juin 2021, Kimy Stars « qui ne penserait même pas à elle [quand on parle d’actrice camerounaise, NDLR]» n’encaisse plus les Coups de la Vie mais plutôt des chèques pour le Futur est à nous

Depuis septembre 2021, Kimy est officiellement une actrice et ne se cache désormais plus. Au contraire, elle anime des émissions mais aussi des événements. Ses sacrifices ont payé : la reconversion professionnelle est réussie avec ce premier rôle. Ce qui en étonne plus d’un. « Tu es sûre que c’est la première fois que tu joues ? », lui auraient demandé trois personnes différentes en quelques mois d’intervalle seulement. Ses fossettes creusent leur propre tombe quand elle  raconte ce passage-là. Celle qu’on « prend souvent pour Claudia Tagbo », par paresse intellectuelle, multiplie les projets. 

Bientôt 2 heures et demie que l’échange a démarré, le flot des paroles est moins important mais il reste quelques gouttes de sagesse. « J’ai réussi ma reconversion professionnelle, faisant le bilan de son retour au pays. Mais ce que je dis toujours aux gens, j’étais pas assez préparée mentalement, physiquement, financièrement. J’étais pas assez préparée, dit-elle à nouveau. […] Une reconversion professionnelle plus un retour au pays, il faut compter au moins deux ans pour retomber sur ses pattes. […] » Avant de développer : « Moi j’ai cumulé les deux. […] D’ici 2024, je pourrais dire que je suis bien. »

À ceux qui trouvent que sa « carrière avance plutôt vite… », celle qui « préfère Michael B. Jordan à Idris Elba », reste de marbre et concède que : « Y a Dieu dedans ! » En vrai, tu ignores si « Y a Dieu dedans ! » dans ces histoires de personnes qui rentrent au pays mais il y a certainement des mains invisibles qui s’activent dans les coulisses afin qu’après, sur ces routes tortueuses empruntées, tout soit lisse. 


1 Autre nom de ces bières grand format.

2 Expression qui désigne un beau gosse, une belle fille et donc par extension ceux qui ont une moitié.