/Black Earth Rising : l’histoire d’un négationnisme romancé

Black Earth Rising : l’histoire d’un négationnisme romancé

Pour ce nouvel épisode de « La plume de… » nous avons demandé à Jessica Gérondal Mwiza, travailleuse sociale d’origine franco-rwandaise et militante au sein d’Ibuka France, de nous donner son avis concernant la nouvelle série Black Eart Rising portée par la comédienne britannique Michaela Coel. La série produite par Netflix, pourtant pleine de promesses sévère être en réalité un étrange mélange de fiction et de négationnisme assumé. Une occasion pour notre plume de remettre les pendules à l’heure sur le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda. 

Je me suis efforcée de regarder les 8 épisodes de la série Black Earth Rising, le premier week-end de sa sortie sur Netflix en fin janvier, avec un petit espoir. Notre histoire si souvent oubliée et malmenée allait-elle connaître son « grand soir » sur une plateforme de diffusion de masse ?

Certains de mes contacts allaient alors assez rapidement calmé mes ardeurs. La série était sortie depuis quelques mois déjà sur la chaine BBC et pour eux il n’en était rien : « BER est une fiction tordue », analyse-t-on de part et d’autre du petit réseau de rwandais anglo-saxons.

Après le visionnage, mon analyse ici1 fut sans appel. D’autres ont suivi le mouvement2 3, cassant ainsi la petite musique des louanges à outrance au sein des médias mainstream. Afin d’éviter toute redondance, je ne reviendrai pas sur ce qui a déjà été dénoncé, mais plutôt sur les questionnements que cela a pu susciter chez quelques-uns de mes lecteurs : « Mais pourquoi le négationnisme ? Quel en est le but ? Est-ce toujours de l’idéologie, ou bien de l’ignorance ?». À l’approche des 25èmes commémorations officielles du génocide contre les Tutsi, le 7 avril prochain, ces interrogations sont cruciales.

Le négationnisme, un mal répandu

L’histoire du génocide contre les Tutsi est une histoire complexe4, il faut s’intéresser assez à la vérité pour choisir ses sources auprès des femmes et des hommes qui furent témoins – et non du côté des coupables, s’il fallait le préciser – afin d’en comprendre les enjeux.

Pour la plupart des personnes qui font le travail de transmission de la mémoire du génocide, le plus difficile est de contrer le négationnisme, tant il est répandu et tant il prend diverses formes. À l’image du fléau qui touche les autres génocides du XXème siècle, le négationnisme et le révisionnisme du génocide contre les Tutsi ont de très nombreuses causes et l’on ne peut jamais être certains de la raison qui pousse les faussaires de l’histoire à produire tant de confusion.

« Ce qui est certain, c’est que notre histoire est récente. Elle a 25 ans à peine. Autant dire qu’elle s’est déroulée hier. »

Celles et ceux qui ont pensé le génocide ; qu’ils aient pris les machettes ou qu’ils aient dirigé les tueurs, sont encore en vie, présents en nombre au sein de nos communautés, notamment en France et en Belgique. Ils sont actifs politiquement. Ils possèdent leurs associations, puissantes et bruyantes. Ils font des écrits, des conférences, ils et elles nouent des amitiés politiques, journalistiques et culturelles.

Les premiers négationnistes sont tout simplement les « originels » : les génocidaires idéologues et leurs complices. Leurs stratégies sont multiples, complexes.

En effet, ils ne peuvent pas nier l’existence même du génocide contre les Tutsi. L’enseignant Raphael Doridant et la maitresse de conférences Charlotte Lacoste précisent que « la négation pure et simple du génocide contre les Tutsi au Rwanda – celle qui consisterait à dire que les morts ne sont pas morts – est quasi impossible, ne serait-ce que parce que ce génocide a fait l’objet d’une reconnaissance internationale de la part des Nations Unies»5. Comme de nombreux historiens et théoriciens avant eux, tous deux différencient ensuite ce négationnisme-là, d’un panel de procédés négationnistes plus pervers et bien plus utilisés.

Ainsi, existent les théories négationnistes du « double génocide » (les salauds contre les salauds, le « génocide congolais » ou le « génocide des Hutu » qui auraient suivi le génocide contre les Tutsi), les théories des « crimes inter-ethniques » (les Noirs sauvages s’entretuent en Afrique), ou encore les théories du renversement de la cause (ici les négationnistes dessinent une contre-vérité impliquant que si le génocide contre les Tutsi a bel et bien existé, c’est le FPR6 qui l’a provoqué et en est entièrement responsable).

Hélène Dumas, historienne et spécialiste du génocide perpétré contre les Tutsi explique que « nous avons affaire à des textes dans lesquels ce n’est pas la réalité mais la nature des faits qui est niée » « la spécificité de l’extermination des Tutsi est banalisée, négligée ou passée au crible d’interprétations niant la qualification de génocide au profit de discours adoptant une surenchère macabre – où tout le monde est à la fois bourreau et victime»7. Pour la chercheuse, ces négationnistes comptent également sur l’ignorance qui entoure cette histoire, et cela fonctionne. Hélène Dumas décortique aussi la création de la « théorie du complot tutsi international » souvent utilisée par les négationnistes afin d’expliquer la raison pour laquelle « la thèse » des gagnants – du FPR – l’emporte auprès des institutions.

À l’image de la négation de la Shoah, les populations persécutées jusque dans la préservation de leur mémoire le sont toujours, à l’aide des stigmatisations issues des propagandes racistes originelles. Dans les écrits et autres productions négationnistes, les Tutsi comme les Juifs sont dépeints comme des êtres fourbes, malins et ayant une irrépressible intention de domination.

Quelques années plus tôt, Jean Pierre Chrétien, historien français et spécialiste de l’Afrique des Grands lacs, décryptait déjà le négationnisme criant8 des dix années qui suivaient le génocide. Il écrivait – et je me permets de retranscrire ici une longue citation tant son importance est grande – « L’attribution de la culpabilité à Washington et Londres est un ressort récurrent de cette volonté de réécrire le génocide du Rwanda. Il a été porté en Europe par les groupes de la « Nouvelle Solidarité » qui ont établi des liens depuis au moins 1997 avec des militants ougandais et Hutu rwandais en exil, pour diffuser l’image d’un complot mondial contre l’Afrique perpétré par l’impérialisme américain et son allié britannique, où le génocide contre les Tutsi ne serait qu’un épisode de leur plan de dépopulation de l’Afrique (sic) ». Il note que ces théories peuvent servir de boîte à idées pour les négationnistes. Il indique ensuite que l’ancien conseiller de Mobutu, Honoré Nyabanda, a utilisé ces thèses puis opéré les « glissements de sensibilités » suivants : Palestine Congo même combats ». En 2005, le brillant auteur J.P Chrétien notait que ces négationnistes ne représentaient que l’équivalent des votants de Cheminade mais aujourd’hui ces derniers ont fait des petits. De ce qui est visible sur certains sites internet ainsi que sur les réseaux sociaux, notamment dans les milieux dits panafricains, ces thèses sont très largement appréciées, jusqu’à être partagées et enseignées par des « historiens ».

La dernière grande stratégie, la thèse de l’inversion des responsabilités fut fermement défendue, lors du procès des officiers supérieurs des FAR9 à Arusha. Le colonel Bagosora et ses compères n’ont eu de cesse de répéter que « l’extermination des Tutsi rwandais » a été accompli pour se venger de l’attaque du FPR ». Cette théorie de la défense voudrait également que le FPR ait commis l’attentat de la nuit du 6 avril 1994, afin de déclencher le chaos et le génocide dans le but de prendre le pouvoir. Cette théorie occulte bien évidemment la réalité des faits, ainsi que l’intention génocidaire des leaders hutu extrémistes. Celle-ci est pourtant très largement documentée, des preuves solides existent comme par exemple les exemplaires du journal de propagande génocidaire « kangura » ou encore les discours politiques prononcés par les Hutu extrémistes qui annonçaient régulièrement une épuration ethnique à venir. Cette stratégie de l’inversion des responsabilités survit depuis toutes ces années jusqu’à aujourd’hui. C’est par exemple avec un incroyable culot, qu’Hubert Védrine, secrétaire général de L’Elysée en 1994 a repris cette dernière, pas plus tard que le 6 février dernier, lors d’une interview sur TV5 monde10. Il déclare : « En 90,  l’attaque du FPR a conduit à un durcissement du régime hutu ».

Dans la catégorie des négationnistes originels, les complices sont importants. Ils ont autant intérêt à brouiller les pistes – pour des questions évidentes de responsabilité juridique – que les génocidaires. Les faits sont têtus, disent souvent les Rwandais. Et les faits – en partie – sont les suivants : Le gouvernement génocidaire intérimaire fut formé au sein de l’ambassade de France, à Kigali. Il sera reconnu officiellement par la France. En plein milieu du génocide, le Ministre des Affaires étrangères du gouvernement génocidaire sera reçu à Paris par le conseiller Afrique du président François Mitterrand, puis par Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères. Le 22 juin 1994, l’ordre de la mission turquoise menée par la France au Rwanda (présentée comme une mission « humanitaire ») sera de « rétablir leur autorité » au gouvernement génocidaire et ses forces, en grande difficulté face au FPR. L’opération turquoise ouvrira aussi un corridor de transit pour les génocidaires, vers un exil parfois africain – nombreux sont ceux qui sont restés au Congo par exemple – mais souvent européen.

Les complices ont accueilli ces thèses avec soulagement, quand ils ne les ont pas tout simplement co-construites. Comprenez que si les victimes sont aussi des salauds et qu’il y a eu double génocide, nul besoin de s’embarrasser de questions de justice, nul besoin de réparations, et surtout plus besoin de flagellation » et de « culpabilisation » : le fléau de l’homme politique issu des puissances coloniales … et des femmes politiques aussi : la gardienne des archives de la présidence de François Mitterrand est l’ancienne ministre Dominique Bertinotti11, historienne, membre éminente du mouvement politique « Génération.s ».

Enfin, il y a aussi le cas de celles et ceux qui reprennent ces thèses par paresse intellectuelle, ou encore parce qu’ils font passer leurs objectifs de ventes avant la vérité. Ce n’est absolument pas moins grave.

L’excuse de l’ignorance ne résiste pas à la multitude de ressources existantes

Le rôle de la France et sa complicité avec le gouvernement génocidaire sont méconnus. Le génocide contre les tutsi a été peu, et extrêmement mal couvert par la presse. Il était difficile pour les citoyens et citoyennes d’avoir autre chose à analyser que des brèves d’informations et des images de corps meurtris.

En 1994, les français n’étaient pas au courant de la responsabilité de leur présidence et de leur gouvernement dans le génocide contre les Tutsi. Ces alliances politiques qui relevèrent de la collaboration n’ont pas été débattues dans les médias, encore moins à l’Assemblée Nationale. La politique étrangère de la France était et reste secrète, ce que personne ne semble vouloir remettre en cause.

Concernant l’extraordinaire puissance des théories négationnistes, la responsabilité des citoyens français n’est pas à mettre en cause première. Les histoires réécrites ne choquent personne lorsque l’information est cachée, et que trop peu cherchent la vérité.

La faute est donc partagée et relève surtout du peu d’intérêt de certains journalistes et politiques pour la précision, dès lors qu’il s’agit d’histoires africaines. Après tout, comme le disait François Mitterrand : « Dans ces pays-là, un génocide n’est pas très important ».

Il faut quand même insister sur le fait que le problème n’est pas le manque de ressources12 ou de preuves, même s’il est vrai que les négationnistes sont eux aussiproductifs.

Les médias mainstream ne remettent pas la série Black Earth Rising en cause, ni toute autre production négationniste d’ailleurs, par paresse intellectuelle et par habitude. Ils diffusent aussi massivement le langage négationniste que les militants combattent depuis des années : « génocide rwandais » « génocide des Tutsi et des Hutu modérés », des appellations qui indiquent la possibilité de plusieurs génocides, des appellations qui effacent la distinction entre les bourreaux et les victimes.

Certains « grands titres » qui existaient en 1994, devraient se sentir en faute par rapport au traitement de l’information de l’époque, et devraient se ressaisir un peu, à la manière dont National Geographic a fait son mea culpa sur le racisme et l’ethnocentrisme qui les guidaient fut un temps, mais il n’en est rien.

Toutes et tous n’ont pas forcément un agenda négationniste réfléchi et assumé. Pour revenir à la citation de François Mitterrand ci-dessus, la vérité et la précision, concernant les histoires africaines, mais aussi l’honnêteté intellectuelle qui devrait pousser les professionnels à consulter les personnes concernées, n’intéressent tout simplement pas grand monde.

Les « assassins de la mémoire »13 sont nombreux et nous ne pouvons pas attendre encore 25 ans pour obtenir le simple respect.

  1. https://blogs.mediapart.fr/jessica-gerondal/blog/290119/propos-de-la-serie-black-earth-rising
  2. https://next.liberation.fr/culture/2019/02/15/black-earth-rising-regard-ambigu-sur-la-tragedie-rwandaise_1709647
  3. https://www.glamourparis.com/culture/series/articles/black-earth-rising-pourquoi-la-serie-encensee-par-la-critique-est-une-oeuvre-revisionniste/72596
  4. https://www.ibuka-france.org/wanda-avant-1994/
  5. Raphael Doridant, Charlotte Lacoste, « Peut-on parler d’un négationnisme d’Etat ? », Cités 2014/1 (n°57), p91-110.
  6. Front Patriotique Rwandais, l’armée qui mis fin au génocide contre les tutsi. https:// www.jeuneafrique.com/mag/444820/culture/documentaire-inkotanyi-retrace-lepopee-front-patriotique-rwandais/
  7. Hélène Dumas, « Banalisation, révision et négation : la « réécriture » de l’histoire du génocide des Tutsi», Esprit 2010/5 (mai), p.85-10.
  8. Jean Pierre Chrétien, « Dix ans après le génocide des tutsi au Rwanda, un malaise français ? » Le temps des médias 2005/2 (n°5), p. 59-75.
  9. Forces Armées Rwandaises, les génocidaires.
  10. https://information.tv5monde.com/afrique/genocide-au-rwanda-hubert-vedrine-repond-aux-revelations-de-medias-francais-283785
  11. https://www.jeuneafrique.com/mag/455237/politique/france-rwanda-dominique-bertinotti-gardienne-archives/ ½ https://www.jeuneafrique.com/474588/societe/genocide-au-rwanda-le-conseil-constitutionnel-francais-conforte-la-mandataire-des-archives-de-mitterrand/
  12. https://ibukamontargois.wordpress.com/sorties-de-livres-et-de-films/?fbclid=IwAR3iu-eHqbjK042czSnuCOJblMA0NwBuY8sEllDXA99mJ2Jyy3Cpp7JF4X4 1/2 https://ibukamontargois.wordpress.com/livres-films-pieces-de-theatre-et-videos-2/? fbclid=IwAR2X9pey4K8zh_AJfAexeUmjDp2aHbbUQ_V2njJSP034oExQuNsvuxq-T5I . Jean-Pierre Chrétien, Marcel Kabanda, Rwanda. Racisme et génocide. L’idéologie hamitique, Paris, Belin, 2013, 379 p.
  13. Vidal-Naquet, Pierre. Les assassins de la mémoire. « Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme. La Découverte, 2005