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Bordeaux: une ville néo-coloniale

Vendredi 8 février 2019, Alain Juppé, maire de Bordeaux, a décidé de suivre la demande du Rassemblement National et de renoncer à nommer une ruelle au nom du grand penseur et psychiatre anti-colonial, Frantz Fanon.

Alain Juppé maire de Bordeaux ne nommera pas une ruelle du nouveau quartier de la ville du nom du penseur martiniquais Frantz Fanon. Il s’explique en ces mots : « La dénomination des voies de notre commune doit être l’occasion de rendre hommage à des personnalités qui incarnent des valeurs partagées […] Aujourd’hui, le choix du nom de Frantz Fanon suscite des incompréhensions, des polémiques, des oppositions que je peux comprendre. Dans un souci d’apaisement, j’ai donc décidé de surseoir à cette proposition ».

LE MAIRE CÈDE AU RASSEMBLEMENT NATIONAL

Frantz FANON est considéré dans le monde entier et surtout aux Etats-Unis.

« Frantz Fanon est une figure centrale des études culturelles, postcoloniales et afro-américaines, que ce soit aux États-Unis, en Afrique ou en Europe.
Historiquement, on pourrait comprendre cette influence à l’aube de la pensée révolutionnaire : que ce soit celle de Fidel Castro ou Che Guevara ; ou celles des leaders noirs comme Stockley Carmichael, Malcom X ou Amilcar Cabral.
Les positions de Sartre notamment – mais aussi celles de Simone de Beauvoir – ainsi que ses écrits, ont permis de propager et familiariser l’intelligentsia européenne et – grâce à ses voyages – cubaines, chinoises, brésiliennes, aux idées fanoniennes. »
explique Khedidja Guesraoui, étudiante en Sciences Politiques à l’Université Paris Vincennes.

Pourtant, Frantz Fanon peine à s’imposer en France. Il lui est reproché ses liens avec le Front de Libération National, lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie. En effet le Martiniquais a très vite rejoint le peuple algérien dans sa quête de liberté. Il publie quelques jours avant sa mort l’ouvrage Les Damnés de la terre (1961), où il analyse, entre autres, l’aliénation des colonisés. Pourtant en France, il est plus que contesté et pour François Jay, conseiller Rassemblement National de Bordeaux, son « titre de gloire est d’avoir soutenu le terrorisme algérien ». Un avis partagé par le président du Cercle Algerianiste de France, qui dans son communiqué, voit chez Fanon « La justification du terrorisme et l’assassinat des Français d’Algérie ».

Alain Juppé a donc choisi de céder à une pression issue de mouvance d’Extrême droite et de priver les population afro-descendantes et algériennes d’une ruelle au nom d’un homme qui peut les rendre fiers.

DES VALEURS COMMUNES PARTAGÉES ?

S’il est parfaitement légitime que les noms de rues des villes de l’État français permettent de rassembler les français derrière une identité commune, il est étrange que le maire de Bordeaux invoque cet argument. En effet, comme le relevait Libération dans un article de Août 2017, De nombreuses rues et constructions publiques font références à la traite négrière.

Infographie Libération revenant sur l’implication des villes françaises dans le commerce triangulaire

On peut, par exemple, se balader sur la Place Mareilhac qui  a financé une expédition négrière en 1792, passer par la rue de Grammont (Belcier) qui a organisé lui trois expéditions négrière, puis par la rue Desse qui lui a été le capitaine de quatre expéditions négrières.

EN 2009, Alain Juppé, à propos de la controverses que posent ces rues s’exprimait dans Télérama : « […] je ne débaptiserai pas non plus de rues – une autre de leurs revendications ! – au prétexte que certains noms pourraient avoir un lien avec ce passé. Quelle est cette conception de l’histoire ? Le brouillage des esprits est tel, en France, qu’on commence même à se demander s’il faut célébrer l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz !
Certains veulent réécrire l’histoire avec nos lunettes d’aujourd’hui. Il faut dire et montrer l’histoire sous tous ses aspects. Mais de là à tomber dans une espèce de remord ou de sentiment de culpabilité… »

Un double traitement qui est de moins en moins acceptable.

Léna P.