/Génocide contre les Tutsi au Rwanda : 26 ans après les faits, une justice ?

Génocide contre les Tutsi au Rwanda : 26 ans après les faits, une justice ?

Pour ce nouvel épisode de « La plume de… » , Jessica Gérondal Mwiza, travailleuse sociale d’origine franco-rwandaise et Vice-Présidente de l’association d’Ibuka France, s’exprime sur l’arrestation de Félicien Kabuga, considéré comme le financier du génocide des Tutsi, le 16 mai, à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). L’homme d’affaire rwandais a comparu pendant une cinquantaine de minutes devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris.

Pour une fois, la nouvelle a retenti au sein des milieux avertis et au-delà. Félicien Kabuga, vieillard millionnaire, présumé génocidaire, issu des premiers cercles du pouvoir extrémiste rwandais au sein du clan mafieux du couple présidentiel Habyarimana, a été arrêté à Asnières-sur-Seine le 16 mai dernier. Il s’agirait du financier du génocide contre les Tutsi. Ce dernier aurait financé la Radio-télévision libre des Milles Collines, cette célèbre radio qui entretenait une relation hiérarchique directe avec les milices de tueurs. Kabuga aurait financé ces mêmes milices, les interahamwe, ainsi que leur armement en commandant des milliers et des milliers de machettes. Ainsi, c’est donc une longue cavale qui se termine. Une cavale impliquant de nombreux pays d’Afrique et d’Europe.

Près de 800 000 personnes sont mortes au Rwanda durant le génocide des Tutsi en 1994. (Photo by Yasuyoshi CHIBA / AFP)
 AFP

Le génocide contre les Tutsi du Rwanda (et non pas « génocide rwandais », pas plus que « génocide au Rwanda ») a eu lieu en trois mois, d’avril à juillet 1994. Il fit plus d’un million de morts : des femmes, des hommes, des enfants, des nouveaux nés Tutsi. Il s’agissait d’un crime raciste moderne, sophistiqué, prémédité, préparé minutieusement et donc effroyablement efficace. La question de la justice concernant ce crime des crimes est une question actuelle, comme le montre cette récente arrestation effectuée par l’Office Central de Lutte contre les Crimes contre l’Humanité. Le vendredi 22 mai 2020, c’est un autre fugitif notoire, Augustin Bizimana, qui est déclaré mort au Congo Brazzaville … 20 ans après son décès. L’information a été donnée par le mécanisme des tribunaux internationaux, qui a pris la suite du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, via un communiqué de presse très succinct. 

Avec toutes ces « bombes » médiatiques et juridiques, plusieurs questions me taraudent l’esprit et je ne suis pas la seule à être touchée par un brin d’agacement et d’impatience. 

Pourquoi l’un des principaux fugitifs de la planète, accusé de génocide, recherché pour persécution et extermination, se cachait-il à Asnières ? Pas en Amérique du Sud… à Asnières ? Les personnes l’ayant aidé et protégé sont-elles également inquiétées par les enquêteurs, par la justice ? Le contraire n’aurait pas de sens. 

Quant à la mort d’Augustin Bizimana, le Mécanisme nous l’a annoncé à l’aide d’un communiqué mystérieux, lacunaire. Comment se satisfaire de tant d’opacité lorsque l’on connait la manière dont les présumés génocidaires ont réussi, partout où ils ont fui, à trouver des soutiens politiques mais aussi papiers, emplois, quiétude, impunité, le tout grâce à leurs fortunes de sang ? 

Pour ma part, j’exige de tout connaître de ces hommes. J’exige que leurs réseaux soient découverts, que l’on démantèle les organisations, associations et outils négationnistes qui peuvent être tenus par leurs familles et amis. J’exige de savoir pourquoi la France et l’Europe sont des eldorados pour génocidaires. J’exige de connaître la raison pour laquelle, lorsqu’on laissait mourir les nôtres tels des moins que rien, les familles des cerveaux présumés du génocide étaient immédiatement exfiltrées en Europe : la famille de Kabuga le 12 avril 2020, destination Paris, celle d’Agathe Kanziga-Habyarimana – dont François Mitterrand disait qu’elle avait le diable au corps – le 9 avril 2020, pour une arrivée le 17 à Paris.

À toutes fins utiles, rappelons-nous que François Mitterrand, ses plus proches collaborateurs, une poignée de ministres et de hauts gradés de l’armée française, ont collaboré avec le Hutu Power avant pendant et après le génocide. Une réalité qui n’est pas prête d’être reconnue officiellement. Si à ce propos, des signes d’amélioration se manifestent, cela ne signifie pas pour autant que la France effectue le cheminement politique et philosophique nécessaire qui pourra mener au discours de vérité. Rappelons-nous également que de nombreux chefs d’États africains ont appuyé le Hutu Power, quand ils n’ont pas simplement fermé les yeux sur l’établissement de ses chefs sur leurs sols, à l’image du pouvoir zaïrois, kenyan et camerounais entre autres. 

Dans ce contexte, aucune avancée, découverte ou communication concernant la mémoire et la justice du génocide contre les Tutsi ne saura me satisfaire tant qu’il y aura de l’opacité et de l’incomplétude. Il y a tout simplement trop d’enjeux fondamentaux de lutte contre l’idéologie génocidaire. 

Je reste dans une grande attente de voir les autres fugitifs arrêtés et la justice faire son œuvre, grâce à la bonne volonté de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, grâce au Mécanisme international, grâce à la coopération internationale. Aussi, j’attends de voir la société engagée en France, tout particulièrement les milieux décoloniaux et panafricains, se saisir enfin plus largement de ce sujet et cesser de l’observer comme « l’histoire triste dont on se passerait bien de parler », quand ce n’est pas tout simplement un non sujet, tant l’idéologie négationniste a pénétré ces milieux.  

Par Jessica Gérondal Mwiza, Vice-Présidente d’Ibuka France.

(1) https://www.liberation.fr/planete/2020/05/17/fin-de-cavale-pour-felicien-kabuga-financier-du-genocide-des-tutsis_1788673

(2) Augustin Bizimana a été mis en accusation en 1998 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il devait répondre de treize chefs d’inculpation dont génocide, extermination, assassinat, viol ou encore torture, pour des crimes commis dans le cadre du génocide de 1994. Protais Mpiranya, ancien commandant du bataillon de la Garde présidentielle des forces armées rwandaises, et cinq autres fugitifs mis en accusation par le TPIR restent quant à eux « activement » recherchés par la justice internationale pour leur participation au génocide qui a fait au moins 800 000 morts, Tutsis et Hutus modérés, entre avril et juillet 1994. Source France 24