Le NIuu : le combat de cœur de la reine San, Katrina Esau
Le peuple San est le plus ancien d’Afrique australe. Ses vestiges reposent sur ses traditions et sa langue parlée à ce jour par seulement deux personnes. Véritable trésor linguistique, le N|uu est en voie de disparition. La reine Katrina Esau en a donc fait son combat personnel.
L’Afrique australe compte aujourd’hui un peuple dont l’existence remonterait à 45 000 ans. Les San sont les plus anciens habitants de l’Afrique australe. Peuple autochtone, ils ont laissé derrière eux des peintures rupestres représentant des hommes ou des bêtes.
L’ORIGINE DU PEUPLE SAN

Art rupestre San, premiers habitants d’Afrique australe – Terra South Africa
Les colons hollandais les ont nommés les Bushmen, « hommes des buissons », ce qui en français donne Buchiman. Connus pour leur mode de vie sédentaire, ces chasseurs-cueilleurs vivaient dans la misère sur une terre inhospitalière. En effet, tout n’était que désert, les rivières étaient asséchées, avant l’ouverture du Kalahari Gemsbok National Park, en 1931.
Ce renouveau a engendré l’expulsion des San, d’une terre qu’ils considèrent comme étant la leur. Ces derniers ont ainsi été disséminés et avec eux, leur langue : le N|uu. Ils ont alors migré dans toute l’Afrique du Sud ainsi qu’au Botswana ou encore en Namibie. Si bien qu’aujourd’hui, environ 60 000 San résident au Botswana et 40 000 en Namibie. D’autres encore se sont installés au Zimbabwe et l’Angola, mais en petit nombre.

Âgée de 88 ans, la reine San, Katrina Esau, établie dans la banlieue d’Upington, dans le Cap Nord de l’Afrique du Sud, est à l’heure actuelle la seule, avec son frère, Simon Sauls, à avoir le privilège de parler le N|uu, leur langue maternelle. Auparavant, ils étaient trois à pratiquer celle-ci avant que leur sœur aînée, Griet Seekoei, ne décède en mars 2020.
Les colons européens ont longtemps pourchassé les San, notamment parce qu’ils estimaient que le bétail appartenait à tous. Aujourd’hui encore, les San du Botswana subissent la pression du gouvernement qui les considère comme des braconniers. La reine elle-même fut persécutée puisqu’on lui interdit jadis l’usage de sa langue maternelle.
Née en Afrique du Sud, d’une mère esclave, elle le devient à son tour et travaille au service d’un Afrikaners qui l’obligera évidemment à s’exprimer en Afrikaans. Afin de ne pas déroger à la loi établie par son maître, elle gardera enfouie en elle l’héritage de cette langue ancestrale.
Une langue maternelle qui aurait disparu si Katrina Esau n’avait pas décidé de réagir. En effet, l’Afrikaans gagne du terrain au grand dam de la reine, et devient progressivement une langue adoptée par l’Afrique du Sud. C’est pourquoi, au début des années 2000, Katrina prendra une initiative allant bien au delà de la question linguistique.
LE LEGS DE LA REINE ESAU
Dans un but de transmission linguistique, la reine Katrina rassemble les enfants de sa communauté, qu’elle considère comme “les générations futures”. Assis sur leur chaise, calmes et attentifs, tous assistent aux cours donnés par Katrina Esau qui fait office de professeure. Il y a quelque chose d’exceptionnel et d’inédit dans le fait que la reine en personne veille à l’acquisition du N|uu par des élèves qui seront les seuls au monde à bénéficier de cet apprentissage.


Qhoi n|a Tjhoi / Skilpad en Volstruis / Tortoise and Ostrich
En soutien à Katrina Esaun, des linguistes se mobilisent pour créer une orthographe spécifique à cette langue dont la reine est la seule pratiquante. Dans le même temps, du matériel pédagogique est attribué afin que cet enseignement soit accessible à tous. Puis en mai dernier, Tortue et Autruche, un livre d’histoires pour enfants écrit en anglais, en N|uu et en afrikaans, est publié.
Elinor Sisulu, directrice exécutive de Puku, la fondation pour la littérature enfantine, instauratrice du projet de création de livres d’histoires pour enfants en N|uu, revendique la place du savoir de la reine. « Katrina Esau est l’experte, et nous avons été très clairs sur le fait qu’elle doit être rémunérée. Nous tirons tous profit de ses connaissances. Elle devrait être reconnue en tant que professeur, mais le paradigme académique ne reconnaît pas le savoir original », déplore-t-elle.
Néanmoins, depuis le 1er avril 2021, les représentants san ont, grâce à la loi du leadership traditionnel et khoi-san, la possibilité de livrer leur opinion dans les chambres nationales et provinciales des chefs traditionnels d’Afrique du Sud. Ce qui peut être considéré comme une avancée majeure pour la postérité de ce peuple qui parvient à s’imposer au sein d’une société qui, paradoxalement, ne reconnaît pas cette langue originale parmi les onze langues officielles du pays.
