/Le racisme n’est pas une affaire d’ignorance

Le racisme n’est pas une affaire d’ignorance

La vidéo raciste montrant des employés du Slip Français caricaturant des personnes noires à coups de blackface et de déguisements de singes a réveillé de vieux démons. Pour ce nouvel épisode de « La plume de… » nous avons choisi de retranscrire un post publié sur Facebook du militant panafricain et bloggeur Joao Gabriel. Il rappelle que le racisme n’est jamais une simple affaire d’ignorance.

Outre la dimension indubitablement négrophobe du Blackface dont j’ai déjà parlé à maintes reprises ici, ce qui m’agace profondément avec cette histoire de soirées racistes des salariés du Slip Français, c’est de lire une énième fois des discours outrés en raison du fait que de tels actes soient commis par des gens « qui ont quand même un bac +5″…?!

C’est donc l’occasion de rappeler, bien au-delà de cette affaire que le racisme n’est PAS une question « d’ignorance », entendue en plus comme « absence de diplômes ». Comment donc le définir ? Rapidement, disons qu’il est une force qui organise la dépossession de peuples et groupes sociaux pour l’enrichissement d’autres (ex : se barrer avec toutes les richesses de l’Afrique), et comme idéologie il en fournit la prétendue justification : apporter la civilisation autrefois, apporter les droits de l’Homme aujourd’hui pour ce qui est de sa dimension coloniale.

Pour le racisme à l’intérieur des sociétés occidentales qui en est un produit, c’est toute la fabrique de l’ennemi intérieur présenté comme « délinquants/voleuses d’allocs » dont on justifie l’exploitation et la condition subalterne.

Rien à voir donc avec « l’ignorance de l’autre » (c’en est un effet, pas une cause). Continuer à présenter le racisme comme de « l’ignorance » a plusieurs conséquences qui empêchent de vraiment le combattre, voilà pourquoi c’est important d’en finir avec cette croyance :

1) c’est en faire porter la responsabilité à ceux qu’on dira « ignorants » (selon des critères de classe) et donc exonérer ceux qui en profitent le plus. Qui a théorisé « scientifiquement » le racisme ? Qui a argumenté en faveur de la colonisation? Des ouvriers ? Non, de grands médecins, de grands scientifiques, de grands politiciens et plus largement, les bourgeoisies.

2) c’est taire sa dimension matérielle (la fameuse dépossession dont je parle plus haut). Notre problème n’est pas que nous ne soyons pas « aimés » ou « compris » mais qu’on nous vole nos richesses, qu’on nous exploite, et qu’on nous empoisonne !

Lire aussi : https://byusmedia.fr/accuser-de-racisme-martiniquais-masquer-privileges-metropolitains/

3) c’est penser que lutter contre consiste à se « connaître les uns les autres », et pire apporter la « preuve » que ce qui est par exemple dit sur les Africains est faux. Or au fond, cela participe juste à reconduire le geste colonial mettant les Africains en « objet d’études », avec un sujet spectateur/analyste qui demeure l’Européen et l’Occidental. C’est nous garder soumis à son regard, et nous oblige à faire bonne figure. Loin d’être une libération, c’est la marque d’une soumission. Et surtout, le racisme n’est pas mis en faillite parce qu’on prouve les mensonges à la base des préjugés qu’il véhicule, dans la mesure où ces mensonges existent dans une rationalité eurocentrique qui les rend « vrais ». Exemple, le racisme dit : les Noirs, les Arabes, les Latinos sont des délinquants, la preuve ils sont la population majoritaire en prison. S’acharner à dire « non ils ne sont pas des délinquants regardez y’en a qui sont bien »   ne résout rien, pire, légitime qu’on a à prouver notre humanité.

De même, expliquer que ceux-ci sont criminalisés plus que les Blancs, même si c’est vrai et important, cela ne met pas en soi un frein à la machine criminalisante. Il y a un tas de documentaires aux US qui prouvent que la police, la justice, le système carcéral sont racistes. Cette vérité massivement disponible ne change pas le cours des choses. Donc c’est aussi en tant qu’antiracistes qu’il faut prendre la mesure du fait que le racisme n’est pas affaire d’ignorance, car cela montre l’impasse qu’il y a à apporter la « preuve » que par exemple les Noirs ne sont pas ce que le racisme dit qu’ils sont. Cela déplace l’enjeu de la lutte : de la volonté de rétablir une vérité (« non les Noirs sont pas des délinquants » = impasse), on passe à lutter contre les structures qui fabriquent ce « mensonge » (lutte contre le continuum police-justice-prison). Donc oui, il faut combattre les mensonges racistes, mais jamais en considérant que l’administration de la preuve porte en elle-même un coup au racisme en la diffusant. Non, elle doit nous servir nous à comprendre ensuite comment le combattre.

En conclusion, le racisme n’est ni une affaire d’ignorance, ni de vérité à rétablir mais un système à combattre ! Et pour cela, il faut penser et construire les systèmes politiques/économiques/sociaux par lesquels on veut le remplacer. La contestation, même la plus radicale, sans alternative, ne suffit pas.

Joao Gabriel