/L’étrange cas du Dr Huxtable & de M. Cosby (2/6)

L’étrange cas du Dr Huxtable & de M. Cosby (2/6)

Hip-hop head afro-caribéen, pURpRo est passionné par la pop culture afro-américaine. Son intérêt pour les classiques de la Pensée négro-africaine ainsi que sa sensibilité aux questions qui traversent le Monde noir contribuent à nourrir cette passion. Dans ce deuxième volet, notre chroniqueur revient sur l’impact de la série « A different World », spin off réussi du Cosby Show. La série fut un réel outil de promotion des Universités traditionnellement afro-américaines à l’écran.


“A Mind Is A Terrible Thing To Waste”          

Pour bien comprendre tout ça, il y a un certain nombre de choses qu’il faut avoir à l’esprit. Le format, tout d’abord. Celui d’une sitcom familiale, avec des épisodes, environ 22 par saison, d’une vingtaine de minutes chacun, à raison d’un épisode par semaine lors de la première diffusion. Le « contexte », ensuite. ADW doit, en effet, son existence au succès du Cosby Show, dont on sait qu’il a été fulgurant en termes d’audience, au moins les premières saisons. Les trois ou quatre premières saisons, cette série est diffusée le jeudi soir sur la chaîne nationale NBC, entre deux « grosses cylindrées » du moment que sont le Cosby Show et Cheers. Vous voyez ce qu’on a, un temps, appelé « Shonda night » ? C’était, grosso modo, ça, en pire ! Capitaliser sur le succès du show d’origine supposait, on l’imagine, une prise de risque réduite par rapport aux acquis de ce dernier. Denise reste la « petite fille modèle », certes « inutile » au sens où certains créolophones l’entendraient, mais « modèle » quand même. Hillman est une HBCU mais sa fréquentation est largement plus « cosmopolite » que celle à laquelle on pourrait s’attendre. Le souci est évident de ne pas choquer le public mainstream. C’est ce même souci qui fait qu’il ne se passe pas et ne se dit pas grand-chose dans cette saison 1, et ce alors même que le Cosby Show s’inscrivait dans une logique de transgression, polie mais ferme, des stéréotypes attachés à la représentation du vécu afro-américain.

Changement de cap, donc, à partir de la saison 2. Sous l’impulsion de Debbie Allen – danseuse, actrice, réalisatrice et, « accessoirement », sœur de Phylicia Rashad –, qui a fréquenté les bancs de Howard, ADW prend le parti de plonger le téléspectateur dans une atmosphère beaucoup plus proche de celle des Universités historiquement noires. De plus, ce qui est très audacieux pour l’époque, la représentation positive du vécu noir, sous l’angle de la « HBCU Experience » mais couvrant d’autres aspects, devient le centre de gravité ostensible de ce programme. Je le sens « direct » ! Je dévore cinq saisons de suite et me sens orphelin après le final de la série. La solution ? Recommencer la série, en commençant, cette fois-ci, par une sélection d’épisodes de la saison 1 dans lesquels on sent naître la romance entre Whitley Gilbert (Jasmine Guy) et Dwayne Wayne (Kadeem Hardison), qui formeront l’un des couples fictifs les plus cultes du « paysage audiovisuel afro-américain ». Une chose est sûre, en tous cas : ADW est l’une des grandes sitcoms afro-américaines et c’est clairement ma préférée. Le contraste est d’ailleurs saisissant entre une « série de ce genre », clairement unique en son genre, et des séries comme Scandal ou Empire : je refuse dorénavant d’exposer mon inconscient à des suggestions malsaines, qui me déshumanisent en tant qu’afro-descendant, et ce quelle qu’en soit la provenance. Debbie Allen devient l’une de mes héroïnes. Je m’étonne et m’indigne du manque d’audace, de culot, de courage artistique que mes contemporains affichent de façon intempestive. Je me passionne pour le sujet et assiège la « toile », assoiffé que je suis d’informations et de détails historiques. Nous sommes entre 2012 et 2014 …

Au hasard de mes recherches, j’atterris sur Black Internet, ce gigantesque et global barbecue où les fondamentaux de la pensée négro-africaine militante sont revisités, pour le meilleur ou pour le pire, où l’on débat de façon plus ou moins constructive, où l’approche de la sexualité se réinvente en temps réel et où, tout simplement, il fait bon traîner, vu qu’on s’y marre bien. ADW y bénéficie d’un fort capital sympathie. Tout comme le Cosby Show. Des gens beaucoup plus jeunes que moi sont nostalgiques, non pas de la période – qu’ils n’ont d’ailleurs pas connue – mais de l’état d’esprit. Je les comprends : le propos est globalement moderne, un peu comme l’est, osons cette comparaison, celui de She’s Gotta Have It, le film, que je découvre dans la foulée. Comment un tel tour de force a-t-il pu être tenté et réussi ? Peut-il l’être maintenant ? Et surtout, comment Bill Cosby a-t-il « fait son coup » ?