L’Europe craint-elle la jeunesse africaine ?
Après la validation à l’Assemblée Nationale du très contesté texte de loi asile et immigration, By Us Media a voulu connaitre l’avis de l’historien Amzat BOUKARI-YABARA concernant une grande partie de la jeunesse africaine immigrant en Europe, et notamment en France. Auteur du livre « Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme », paru en 2014, il est aussi militant et secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA.
Les pays européens prennent de plus en plus de mesures contre l’immigration : est-ce la preuve que l’Europe a peur de cette jeunesse migrante? L’Europe craint-elle la jeunesse africaine ?
La question de l’immigration a pris un tournant politique décisif avec la crise économique des années 1970, avec un glissement idéologique. Au départ, le message de peur était fondé sur le regroupement familial qui est, qu’on le veuille ou non, la victoire d’une certaine conception de la famille africaine. C’est l’idée que le parent qui part en premier en France avec une promesse d’emploi et de manière tout à fait légale, va par solidarité, faire venir le reste de sa famille. Il va le faire alors qu’il aurait pu lui tourner définitivement le dos, aux siens restés au pays, et choisir de se reconstruire une nouvelle vie en Europe. Sur ce point, il faudrait que chaque jeune Africain né en France dans les années 2000 interroge le plus ancien et le premier membre de sa famille arrivé en France pour comprendre cela. Aujourd’hui, les réseaux de migration familiale semblent moins dominants dans la mesure où la législation a changé, et l’immigration est assimilée à la clandestinité et au terrorisme.
L’Europe craint déjà énormément les enfants de ceux qu’elle a fait venir dans les années 1970 et qui sont nés ici. Elle craint encore plus ceux qui sont en train d’arriver. Depuis plusieurs années, nous avons un certain nombre d’éditos et de déclarations dans les médias européens, ainsi que des ouvrages qui s’inquiètent de l’arrivée continue de jeunes Africains, non pas sous l’angle d’un «dépeuplement» de l’Afrique – en raison du mythe raciste des Africains qui passeraient leur temps à faire des enfants – mais d’une «colonisation» de l’Europe. Plusieurs partis politiques européens construisent également leur électorat sur la crainte d’une arrivée massive d’Africains avec le ressort médiatique. J’ai vu poindre un certain sadisme et de la déception chez certains analystes européens qui voient des Africains survivre à la traversée maritime, ainsi qu’une forme habituelle de jubilation morbide à montrer les images des dépouilles africaines noyées.
Par exemple, il n’y a jamais eu de communication plus forte à l’attention de la jeunesse africaine pour l’empêcher de migrer que la vidéo en caméra cachée d’Africains vendus aux enchères en Libye. Cette vidéo a été reprise par tous les médias occidentaux et par de très nombreux réseaux sociaux afros dans l’espoir que cela pousserait la jeunesse africaine à ne plus tenter le voyage, mais cela ne fonctionne pas car le problème est ailleurs. Les plus importantes migrations se produisent à l’intérieur du continent, d’un pays africain à un autre, avec des pays jouant le rôle de stabilisateur. Les pressions démographiques internes sont plus fortes que l’écume qui gagne l’Europe mais ceux qui arrivent par la mer disposent d’une sur-visibilité en raison du fait que la mort qu’on leur prédit durant la traversée est le reflet de la mort économique et sociale que les politiques néocoloniales et néolibérales imposent à l’Afrique.
On parle beaucoup de jeunesse africaine, mais qui est-elle ?
La jeunesse des migrants est la conséquence d’une absence de politique éducative sérieuse pour répondre aux réalités, ainsi que d’une démission des dirigeants sur la construction des imaginaires. Quand on vous donne pendant quinze ans une éducation occidentale par les manuels scolaires, par les images que vous consommez à la télévision ou sur le téléphone, par la référence aux Africains qui brillent dans les stades ou les salles de concert en Europe, l’envie d’aller voir sur place de ses propres yeux devient presque naturelle. Quand l’éducation vous déracine, vous cherchez vos racines ailleurs, et c’est ce processus mental qui doit être interrompu.
Il semble y avoir beaucoup de profils: des jeunes diplômés, des jeunes venus des milieux ruraux comme des villes qui sont aujourd’hui saturées, des personnes qui fuient pour des motifs politiques ou sociaux, d’autres jeunes qui tentent de se construire un avenir économique en faisant le pari de rejoindre l’Europe, ceux qui étaient déjà installés en Afrique du Nord, notamment en Libye, et qui ont été contraints de quitter ce pays de transit pour des raisons de sécurité après la guerre lancée par l’OTAN…
Enfin, un point qui me semble important est le fait que les organisations qui sont sur le terrain indiquent une forte proportion de femmes, au point qu’on dit que plus d’un migrant sur deux est une migrante, notamment en Afrique. Sans surprise, les médias continuent à montrer essentiellement des hordes de jeunes hommes noirs pour maintenir cette image de peur parmi la population européenne. Les jeunes Africaines prises dans la migration – et cela inclut les réseaux de traite humaine – sont totalement rendues invisibles et je pense que cela doit nous interpeller aussi.
Avec le pic démographique prévu en 2050, cette jeunesse africaine sera-t-elle un risque ou un atout pour l’Afrique ?
L’Afrique n’est pas surpeuplée, elle rattrape un retard démographique au moment où les autres continents connaissent un déclin. La Chine et l’Europe vont connaître des crises démographiques qui vont probablement entraîner de graves crises économiques et sociales. La démographie américaine, notamment aux Etats-Unis, est en train de se modifier également. C’est en agitant la peur d’une immigration africaine que l’Europe construit un discours et un projet contre la démographie africaine, mais il s’agit aussi pour l’Europe de s’approprier plus facilement les richesses du sol et du sous-sol africain. C’est l’enjeu d’une Afrique sans les Africains.
La puissance démographique sera donc un atout pour l’Afrique à condition que les dirigeants africains définissent une stratégie d’avenir, ce qui n’est pour le moment pas du tout le cas. D’où la nécessité vitale de changer le profil et la mentalité des dirigeants. La jeunesse africaine formée, avec des opportunités ou les moyens de se créer des opportunités en Afrique même, puis dans le reste du monde, peut être la génération qui changera les choses dans les prochaines décennies.
Il ne faut pas faire de la démographie un alibi ou un élément de prestige, il faut en faire un véritable plan, donc construire sérieusement des infrastructures en prévision, assurer définitivement l’autosuffisance alimentaire, les politiques de santé, d’éducation, de logement, autant de secteurs qui, pour la majorité des Etats africains, ne sont pas prioritaires. En revanche, il ne fait aucun doute que le pic démographique sera un malheur s’il n’y a pas un projet souverain de redistribution des richesses car sans cet élément, nous serons de plus en plus nombreux à combattre pour des miettes.
Comment expliquer que 60 % des migrants africains ont moins de 35 ans ?
D’une part, la démographie africaine est dominée à environ 70% par les moins de 35 ans et c’est donc normal que les migrants soient issus de cette tranche majoritaire de la démographie africaine. D’autre part, il est toujours moins difficile de quitter un pays quand on n’y a pas réellement construit les murs de sa vie. D’un point de vue structurel, cette statistique montre que nos sociétés africaines souffrent d’au moins deux problèmes: le chômage massif des jeunes qui ne se voient jamais mobilisés par les pouvoirs publics sur des grands projets confiés aux entreprises étrangères, et la valorisation parfois excessive des aînés qui contrôlent les secteurs économiques et politiques sans partage.
Nous avons adopté ou gardé en Afrique des types de réussite fondés sur des éléments matériels ou des statuts sociaux auxquels les jeunes Africains – sauf ceux qui sont des enfants de puissants – ne peuvent accéder: avoir une maison à étage, une voiture 4×4, un capital économique. Ce sont des choses qui s’acquièrent souvent après l’âge de 35 ans, en Afrique comme partout ailleurs, alors même que nous sommes des sociétés où le mariage intervient généralement assez jeune. Il y a donc une contradiction entre la situation économique et le statut familial. Des jeunes peuvent en arriver à s’imaginer l’Europe comme un eldorado où ils arriveraient à se construire rapidement des éléments qui leur donneront les moyens matériels de leur réussite. C’est aussi la question du crédit qui se pose: le crédit financier qui permet aux jeunes de se lancer dans la vie professionnelle et de construire leur vie de famille en Afrique, et le crédit moral en ce que nos sociétés, notamment les pouvoirs en place, ne font pas suffisamment confiance à leur jeunesse et rendent l’exil comme une solution naturelle.
Par Amzat Boukari-Yabara
Historien, auteur de Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme
Secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA
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