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Louéné, une réalisatrice dans son monde

par BY

23 janv. 2026

À 25 ans, Louéné Dosso trace son chemin entre Marseille, Londres et ses racines africaines. Réalisatrice ivoiro-comorienne-malgache, elle transforme la solitude, l’introspection et les blessures identitaires en matière créative. Un cinéma intime, culturel et profondément incarné.

« J’ai fait de mes faiblesses une force ». La phrase pourrait servir de boussole au parcours de Louéné. Après avoir grandi à Marseille, la jeune femme vit, aujourd’hui, entre la France et Londres. D’origine Ivoiro-malgache et comorienne, Louéné porte en elle plusieurs héritages. Dans le cinéma, Louéné avance à sa manière, comme elle le dit elle-même « dans son monde ». Un espace intérieur singulier, parfois silencieux, toujours en mouvement, où l’introspection nourrit la création. La solitude n’y est jamais subie : c’est une paix intérieure, une campagne de voyage, de création et de réflexion.

Très jeune déjà, elle est « seule dans sa bulle », comme le soulignent ses professeurs. Pas perturbatrice, pas en difficulté, simplement ailleurs. Dans ses bulletins scolaires, une phrase revient comme un refrain : « Louéné peut mieux faire si elle s’en donne les capacités ». Mais Louéné, elle, est surtout dans son monde. Cette intériorité, longtemps perçue comme une faiblesse, est devenue un moteur. « Je suis quelqu’un de créatif, très ambitieuse, attachée à ma famille et mes racines.», se définit-t-elle. Entêtée, elle avance sans se laisser détourner par les critiques. Sa philosophie est claire : « La caravane passe et les chiens aboient ». Louéné entreprend avec calme, mais avec une confiance inébranlable. Quand on lui demande à quoi ressemble son monde, la réponse est sans détour : « Dans mon monde, je nage beaucoup à contre-courant ». Peu de films, peu de séries. À la place, des heures de musique, immobile, à fixer son mur. Un rapport au temps et aux images qui échappe aux normes, mais nourrit une créativité singulière.

Louéné Dosso, jeune réalisatrice photographiée par Ami Touré pour BY US MEDIA

Si la réalisation semble aujourd’hui une évidence, elle ne l’a pas toujours été. L’Image fait pourtant partie du quotidien familial. Son père, ivoirien, fait régulièrement des allers-retours entre la France et la Côte d’Ivoire. Il rapporte des vidéos, des photos amateurs de la famille et de la vie là-bas. « Sans le vouloir, il m’a transmis sa propre passion», confie Louéné. 

Le déclic arrive plus tard, presque par surprise, durant ses années lycée. Un exercice imposé aux élèves : réaliser un film lié à leur futur métier. Le regard de sa professeure change tout : « Écoute Louéné, je pense que tu as le profil pour ça ». À partir de là, quelque chose s’intensifie en elle. « Je me suis réveillée. Je me suis illuminée ». Jusqu’ici, Louéné  n’avait pas osé envisager cette voie. Les métiers de l’audiovisuel restent majoritairement masculins (en 2020, les femmes réalisatrices représentaient moins de 20 %, selon l’Observatoire européen de l’audiovisuel). À cela s’ajoute la peur d’un secteur jugé instable financièrement. Elle conclut alors un accord avec son père : il faut valider un Master avant de se consacrer pleinement à la création. Après l’obtention d’un master en communication et stratégie digitale, Louéné se forme seule, en autodidacte, à la réalisation. 

Créer pour guérir, transmettre pour relier

« Mon univers artistique est beaucoup basé sur la culture et l’introspection ». Chez Louéné, la création relève presque du soin. Ses courts-métrages puisent dans l’intime, souvent à travers l’enfance. « Tout ce que je raconte, c’est lié à mon enfance ». Les titres eux-mêmes portent cette empreinte culturelle : Sogoma, “Le lever du soleil” en dioula (langue parlée en Côte d’Ivoire), Mahaba, “L’amour” en comorien. Ses films ne visent pas un public précis. Ils viennent comme une thérapie personnelle, comme un pansement. « Chaque court-métrage que je fais, c’est comme un médicament que je prends pour guérir ». 

Pendant longtemps, la réalisatrice s’est cherchée à travers ses origines. Comment vivre son africanité ? Comment incarner ce métissage ivoirien, comorien, malgache loin de ses racines ? Les voyages sur place ont été décisifs. « J’ai apprivoisé mes origines en allant sur place. Ça m’a même scellée avec ». En racontant son identité, Louéné apprend. En montrant, elle transmet.

Son cinéma est également instructif. Dans plusieurs films, des langues peu connues sont mises en lumière. Son père y parle mahouka, un dialecte ivoirien : « Il y a 70 langues en Côte d’Ivoire et ça, peu de personnes le savent ». Dans Mahaba, c’est sa tante comorienne qui fait vivre la langue de l’archipel. « Si je peux prendre deux, trois, dix autres personnes avec moi pour guérir, je le fais ». Cette démarche résonne avec son histoire personnelle. Plus jeune, Louéné subit des attaques liées à son métissage : « Ah mais t’es fausse comorienne, fausse ivoirienne, fausse malgache ». Aujourd’hui, elle parle de revanche. 

Louéné Dosso, jeune réalisatrice photographiée par Ami Touré pour BY US MEDIA

Un moment fait basculer le regard que Louéné porte sur son propre travail. Une exposition d’artistes contemporains comoriens sponsorisée par Puma, aux côtés du réalisateur comorien Faidh Hadji. Sur l’affiche, une simple mention : « Louéné, réalisatrice ». La légitimité devient visible. Très vite, Londres s’impose comme un espace d’opportunités. « En France, il faut toujours être l’amie de… », constate-t-elle, évoquant un milieu qu’elle perçoit comme individualiste. « À Londres, c’est tout l’inverse ». Sans réseau, elle y trouve une reconnaissance immédiate. « J’ai eu le même traitement de faveur que n’importe qui ». Louéné s’y projette, sans renier la France. Ses films, souvent réalisés avec de faibles budgets, circulent en festivals internationaux. 

Seule sur de nombreux aspects de la création, elle transforme la contrainte en potentiel. « Si tu fais ça seule, avec un petit budget, alors comment sera la suite ? », lui dit-on. Une question qui agit comme un moteur de motivation vers un avenir glorieux.

Vers de nouveaux horizons

Parmi ses projets à venir, Louéné poursuit une même ligne directrice. Elle souhaite raconter, réparer, transmettre. Elle travaille actuellement sur des œuvres autour de la représentation de la femme noire dans la société contemporaine, loin des clichés et des figures figées. Des récits pensés comme des espaces de nuance, où les corps, les regards et les silences comptent autant que les mots. En parallèle, un long-métrage très personnel est en vue. Il sera consacré à la relation fusionnelle qu’elle entretient avec son père, une figure centrale de son histoire, déjà présente en filigrane dans son travail.

Photographie : Ami Touré pour BY US MEDIA

À côté de la création, l’artiste imagine aussi des solutions concrètes pour les générations qui suivent. Louéné développe un projet de boîte de location de matériel audiovisuel ouverte à tous, pensée pour les jeunes créateurs qui n’ont pas les moyens d’investir dès le départ. Une manière de répondre à un système qu’elle juge excluant, où l’accès à la technique devient souvent un frein à la créativité. « Je veux vraiment rendre l’art accessible », insiste-t-elle. Supprimer les barrières financières, permettre d’expérimenter, d’apprendre, de se tromper aussi. 

Louéné appartient à une génération qui avance sans mode d’emploi. Elle ne revendique pas, elle creuse. Elle ne surjoue pas l’identité, elle l’explore, morceau par morceau, à travers l’image, la mémoire, la langue. Son cinéma ne cherche pas l’effet, mais la trace. Celle que l’on laisse quand on ose regarder d’où l’on vient. Dans son monde, Louéné a trouvé un point d’équilibre. Et, sans bruit, elle invite les autres à y entrer.

Carla Ntessi pour BY US MEDIA