Meryl : « Je suis toujours la même personne, celle qui rêve et qui est passionnée par ce qu’elle fait. »
En treize ans de carrière, Meryl n’a cessé de créer une musique hybride et généreuse qui se réinvente et se transforme sans cesse, au point de réunir un public aux milles visages, transcendant les cases auxquelles on pourrait l’assigner. Rencontre sincère, en marge de la 28e édition de Marsatac, festival de musique indépendant et éco-responsable basé à Marseille.
« Je suis toujours la même personne, celle qui rêve et qui est passionnée par ce qu’elle fait. », affirme Meryl. De son propre aveu, de son enfance rurale à Rivière Pilote et au Saint-Esprit en Martinique, à sa Flamme du morceau de musiques caribéennes ou d’inspiration caribéenne de l’année, elle n’a pas changé, juste grandi. L’artiste, autrice, compositrice, toplineuse, interprète, productrice et éditrice de 30 ans, est un des visages de la nouvelle génération de « metteurs en son » tout droit venue des Antilles : elle redonne un nouveau souffle aux musiques actuelles, les yeux rivés vers l’avenir.
De Rivière-Pilote à la scène
Née au Lamentin en Martinique en 1995, Meryl grandit au sein d’une famille modeste où les femmes sont très présentes. Ses deux grands-mères, sa mère et ses tantes sont des figures de références qui l’entourent et sur qui elle peut compter. Son enfance, classique et tranquille, ressemble à celle de n’importe quel·le autre gamin·e des campagnes : « faire du vélo, traîner dehors, passer quand on voulait chez mes grands-mères » déclare-t-elle. La musique arrive très tôt, ou précisément, elle a toujours été là. D’abord fan de Chris Brown1, dont elle s’amuse à reproduire les chorégraphies, elle découvre Michael Jackson, Céline Dion, Whitney Houston, ainsi qu’un répertoire varié d’artistes allant de la variété française, à la soul, en passant par la pop américaine actuelle, le hip-hop sans oublier les musiques issues de son patrimoine créole et caribéen — zouk, dancehall, salsa, konpa, reggae, bouyon. Passionnée, elle s’entraîne devant les clips, travaille son oreille musicale, convaincue qu’un jour sa place sera, elle aussi, sur scène. « J’ai commencé à faire de la musique dès que j’ai eu les moyens d’accéder à des studios quand j’étais ado », confie-t-elle.

Son cousin Specta, rappeur, aujourd’hui connu comme créateur de contenu musical, lui permet d’enregistrer ses premiers morceaux. En 2013, la sortie en featuring de deux titres, « Agression textuelle » et « ADN », lui donnent envie de voler de ses propres ailes. Elle s’installe dans l’Hexagone. Sur le papier, elle suit des études, en réalité elle cherche à se faire un nom dans l’industrie musicale. S’ensuivent six années de travail acharné, de galère mais surtout d’apprentissage du métier, dans l’ombre. Ses toplines et ses textes se trouvent derrière certains des plus gros succès du rap français et de la variété française de la deuxième moitié des années 2010 : SCH (« Le Code »), Soprano (« Coucou »), Shay (« Liquide », « Cocorico », « Notif », « Ich Liebe Dich »), Niska (« Du lundi au lundi »), M Pokora (« Douleur »).
Une musique créole, hybride et sans frontières
En 2019, elle rencontre le succès, pour la première fois, en son propre nom. « Après « Béni », ça a pété. J’ai fait beaucoup de morceaux, mais c’est l’un de ceux qui me tient le plus à cœur. » Je n’ai pas de souvenirs précis de la première fois, où j’ai écouté Meryl mais c’est avec ce titre que je la découvre. On est en mai 2020, je suis confinée dans mon appartement avec une de mes sœurs, et son premier EP Jour avant Caviar, aux côtés de Tragédie d’une trajectoire de Casey, devient la bande son de mes journées. Je me souviens des écoutes en boucle, des visionnages de clips et d’interviews, du sentiment d’avoir trouvé une nouvelle artiste à ajouter au panthéon de celles et ceux qui s’ancrent dans mes souvenirs.
Ses deux EPs et ses deux albums — Jour Avant Caviar (2020), Ozoror (2023), Caviar I (2024) etLa Dame (2025) — dessinent une musique hybride, riche et créole qui résonne avec la vision du monde du philosophe martiniquais Edouard Glissant : « La créolisation est le mélange, comme un métissage, avec quelque chose de nouveau, d’imprévisible, et vous ne pouvez pas prévoir ce que sera cette chose donnée par la créolisation. »2
Devenu l’un des principaux pourvoyeurs musicaux depuis le XXe siècle, les Antilles sont le berceau des musiques populaires actuelles : Bob Marley, Kassav’, Sean Paul, Rihanna, sans oublier le succès éclatant de Bad Bunny. Fusionner les genres, mélanger les influences et s’affranchir des règles fait partie de l’ADN de son territoire natal, Rivière-Pilote. La commune est traversée par l’histoire des nègres marrons, des fugitifs esclavisés en rebellion face au système colonial, et des mouvements indépendantistes qui secouent l’île depuis la départementalisation de 1946.

Influencée par cet héritage, l’artiste crée une musique qui lui ressemble et évolue au gré des rencontres et des échanges avec les autres. Elle ne se met pas de limites et puise dans toutes les musiques avec une appétence particulière pour les sonorités créoles actuelles : « Là je commence à explorer le reggae mauricien. Je trouve ça super intéressant. » En studio, elle vient avec ses propres compositions ou écoute celles qu’on lui propose, exprime ce qu’elle veut puis enregistre. C’est du travail mais la spontanéité et l’imprévu se doivent d’avoir leur place car la musique ne prend que lorsqu’elle se ressent et se vit, pas lorsqu’elle est mécanique.
Avec le temps, Meryl s’est ouverte, notamment aux featurings qui sont aujourd’hui un de ses points forts : « Ce que je vais chercher, ce sont des propositions différentes, histoire de ne pas faire que du “Meryl Meryl Meryl”, explique-t-elle. Je fais venir des artistes qui ont d’autres visions pour créer quelque chose de nouveau. Quand on est à plusieurs, c’est toujours plus intéressant. » Ces dernières années, les succès de ses featurings — « Yozo » avec Natoxie & Yozo, « Bigidi » avec DJ Tutuss, « Jet Ski » avec DJ Tutuss, « Dembow Martinica » avec Dj Tutuss, Lamasa, Jozii, Noelia, Shannon & Yozo, « Shatta Confessions » avec N’Ken, « Coco Chanel » avec Eva ou encore « Instructions » avec Theodora — se sont multipliés lui faisant passer un cap qui élargit son public et le champ des possibles.
Imposer son propre regard

En octobre, elle se produira pour deux dates, le 26 et 27 à Bercy, un moment qu’elle promet d’être inoubliable : « J’ai envie que les gens s’amusent. Je serai entourée de musiciens mais ce sera un peu différent de mes premières tournées où c’était full band. Là je fais venir du DJing, ce sera une grande fête comme si les gens venaient en soirée. » Kassav’, premier groupe français à remplir le Zénith en 1985, Bercy en 1999 puis le Stade de France en 2009, a posé les jalons de la musique populaire actuelle venue des Antilles, exportant ainsi une vision de la fête et des concerts : un moment de joie collective qui célèbre l’ampleur de la culture caribéenne.

En concert, Meryl, d’un naturel introverti à la ville, se révèle en rockstar capable de transcender la foule. Le jour de notre rencontre, elle enflamme le public de Marsatac et met à l’honneur les diasporas caribéennes ou afrodescendantes insulaires. Véritables moments de partage et de fierté caribéenne et ultramarine, ses concerts et sa musique savent ce qu’ils doivent à Kassav’ et aux artistes que le groupe a entraîné dans son sillage — Jean-Michel Rotin, Edith Lefel, Tanya St Val, Princess Lover, Fanny J, etc. Elle marque cette filiation musicale sur Caviar I, en collaborant avec Jocelyne Béroard sur une reprise de « Siwo » et sample le tube « Mon Soleil » de Princess Lover sur « Mauvaise Élève ». Aujourd’hui, la native de l’île aux fleurs honore cet héritage en le transformant et en inventant un son et des images où elle affirme ses goûts et sa singularité.
Avec plus d’une quarantaine de clips à son actif, Meryl a su imposer un territoire, la Martinique, et une grammaire esthétique et visuelle loin du regard que l’Hexagone pose sur son île et loin de celui que des producteurs masculins ont pu poser sur son style, « pas assez féminin, et pas assez vendeur ». Dans ses clips, le regard n’est ni misérabiliste, ni doudouiste, ni violent, ni sexualisant.
Au contraire, il propose des représentations propres à son identité de femme noire martiniquaise qui aime les femmes, est issue d’un milieu populaire et aime faire la fête. Enfant de la télé, elle se reconnaît dans Siméon (1992), un film musical d’Euzhan Palcy avec Kassav’, qui met en scène le rêve d’un professeur de musique et son protégé : créer une musique en créole pour conquérir le monde. « C’est clairement mon histoire. L’esprit Siméon représente l’esprit de la culture martiniquaise. Il est mort au début du film, mais il est toujours là. La preuve on est encore là. »
Après treize ans dans l’industrie, Meryl est toujours là. Malgré les obstacles, elle a persisté, sans jamais perdre de vue sa passion profonde et ses rêves. Ce qu’on peut lui souhaiter pour la suite ? « La santé », conclut-elle. « Qui a santé a tout », dit le proverbe. C’est tout ce qu’on lui souhaite.
Christelle Bakima Poundza
