/Moisissures sous les tropiques : le virus, la métropole et ses confettis (1/3)

Moisissures sous les tropiques : le virus, la métropole et ses confettis (1/3)

Pour ce nouvel épisode de « La plume de… », nous avons choisis de publier une tribune écrite par les militantes réunionnaises Marion Malga-Baptisto & Mathilde Lebon. À travers cette enquête exhaustive qui sera publiée en trois parties, elles nous racontent comment la crise sanitaire du Covid-19 est en réalité, révélatrice de la situation coloniale dans les Outre-Mers, en particulier à La Réunion. Cette tribune propose ainsi une réflexion sur la nécessaire décolonisation des relations avec la France métropolitaine. Bonne lecture.

“L’ARS de La Réunion reconnaît l’envoi de masques défectueux, comportant des traces de moisissures.”
26 mars 2020, Libération (1)

“Bis repetita. On prend les mêmes et on recommence. Pourtant annoncée avec soulagement mercredi dernier lors du point presse hebdomadaire de l’ARS, la nouvelle distribution de masques a tourné court.”
24 avril 2020, Clicanoo (2)

Une gestion métropolitaine de la crise : contrôle et mise en danger de la population réunionnaise


Le lourd passé épidémique de La Réunion

Choléra, variole, fièvre rouge ou encore paludisme… toutes ces épidémies sont familières depuis très longtemps à La Réunion. Elles sont arrivées sur l’île avec le début de la colonisation, la traite et les nombreux flux migratoires. Consciente de ces environnements ravagés par la maladie, l’administration coloniale met en place une série de contrôles
sanitaires qui se développeront au fil des siècles et qui, selon les contextes, sont toujours d’actualité. Mais rappelons qu’en période de colonisation, les politiques sanitaires furent un outil puissant de contrôle par l’administration coloniale sur les peuples colonisés. La gestion
des épidémies, la construction d’infrastructures médicales ou encore la mainmise sur la sexualité des femmes et la reproduction sont des éléments –parmi tant d’autres— qui renforcent la présence et la domination de la Métropole sur les Outre-mer. Bien que le système de santé se soit renforcé pendant la départementalisation (3), La Réunion vit encore des épisodes épidémiologiques.

La ville de Saint-Pierre désertée en période de confinement. La police fait sa tournée d’inspection en plein centre-ville. © Le Cahier Perturbé

L’arrivée du paludisme à la fin du 20 ème siècle fait écho aux nouvelles définitions de la politique sanitaire dans l’île. Epidémie qui touche l’ensemble de l’Océan Indien, elle fait objet d’un ensemble de mesures pour se prémunir immédiatement du virus : c’est la veille sanitaire. Les actions déployées à l’époque semblaient prometteuses : lutte anti larvaire,
éducation et prophylaxie sanitaire et dépistage. Mais comme le montre la chercheuse en éco-anthropologie, Sandrine Dupé (4), ces dispositifs ont été réfléchis sur le court terme afin d’éradiquer au plus vite la pathologie. Cependant, le risque de l’apparition d’une nouvelle maladie ou bien de la réintroduction du virus est très fort. Alors même que le personnel de la
Direction Régionale Sanitaire et Sociale (DRASS) diminue, La Réunion connaît un épisode de dengue en 2004. L’île enchaîne ensuite avec le chikungunya. Entre 2005 et 2006, cette maladie vectorielle a causé une crise épidémique : le nombre de cas passe de 4 500 en novembre 2005 à plus de 300 000 (38% de la population), dont 257 décès (5).

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Lors de la décentralisation en 1980-1990, les pouvoirs de décision sont relayés aux administrations locales. A partir de 2004, le Préfet, la DRASS et le Conseil général sont les principaux acteurs qui définissent les plans de luttes contre les maladies vectorielles. Toutefois, il semble que ce schéma n’ait pas du tout été efficace. En 2006, alors que la crise du chikungunya bat son plein, le service de lutte anti vectorielle ne compte que 20 agents.
Elle aura pris un an (entre septembre et novembre 2006) à se résorber. Mis à part les opérations de démoustication et les gestes individuels pour se prémunir du virus, il n’y a pas de mesures concrètes. Et encore aujourd’hui, il n’y a toujours ni traitement, ni vaccin pour guérir de la maladie.

Alors que La Réunion se remet de cette épidémie, de nouveaux cas de dengue sont déclarés à partir de décembre 2017. Ce virus récurrent dans l’île n’a pas fait davantage l’objet d’investigation et encore moins de communication à l’échelle nationale. Pourtant, on compte 324 cas en janvier 2018 et en 2020, 2 513 cas sont confirmés. Il y a eu 342 passages aux urgences (6). Malgré les 140 agents de l’Agence Régionale de Santé (ARS)
mobilisés sur le terrain, quelles sont les mesures de mobilisation prises par le Préfet ? et celles du ministère de la Santé ? La dengue sévit toujours et c’est au tour du coronavirus de se propager sur l’île.

« D’ailleurs, selon Edouard Philippe, la situation dans les Outre-mer est sous contrôle, disant que « la stratégie est payante ». Payante pour qui ? Dans l’Océan Indien, Mayotte se trouve dans une situation déplorable : l’hôpital compte 16 lits en réanimation. »

L’arrivée du Covid-19 : une succession d’erreurs

Dès la fin du mois de février c’est le flou total. Aucune anticipation n’est prise de la part des autorités, malgré le passé épidémique bien connu sur le territoire réunionnais. Comme dans d’autres territoires d’Outre-mer, le tourisme est privilégié au profit de la protection de la population locale. Entre février et mars, des bateaux de croisière italiens ont accosté à La Réunion, alors même que le virus commençait à faire des ravages en Italie (notons qu’en mars il y avait déjà 1 000 morts et des cas déclarés en France métropolitaine). Craignant l’arrivée de ces bateaux sur les côtes, des réunionnais.e.s manifestent devant le Port Est et sont réprimé.e.s par la police (7). Les contrôles à l’aéroport étaient également très faibles – voire inexistants – malgré les pétitions lancées pour sa fermeture totale ou partielle (8). Les personnes fréquentant l’aéroport Roland Garros ne sont examinées scrupuleusement qu’à la fin du mois de mars. À notre sens, ces mesures tardives n’ont fait que favoriser la propagation du virus sur l’île. Notre système insulaire justifie d’autant plus la nécessité de
contrôles sanitaires plus strictes lors des entrées et sorties. À cela s’ajoute les discours des officiels qui manquent de clarté sur la situation et les démarches à suivre : le 24 mars, le stade 2 est annoncé à La Réunion par le Préfet Jacques Billant alors que l’île doit suivre les directives de la Métropole, passée au stade 3.

Ajoutons à cette confusion, l’incompétence des autorités face à la nécessité de sécuriser la population. Toute la France manque de masques et le personnel de santé doit redoubler d’imagination pour se protéger tant bien que mal. Le 24 mars, 1 200 masques FFP2 arrivés de Métropole, sont en grande partie inutilisables car moisis. Non seulement, les masques
sont restés un certain temps en entrepôt, mais en plus, datent de la crise de la grippe H1-N19. Un mois après, le 24 avril, l’ARS a encore une fois livré aux hôpitaux de l’île, des masques inutilisables (10). Ces protections devaient représenter le plus gros contingent à destination des soignant.e.s et personnels des Ehpad (11). Ajoutons, que lorsque des parlementaires réunionnais.e.s demandent des tests massifs, Annick Girardin répondra tout
simplement que l’on manque de moyens. Comme en Métropole, l’inefficacité des mesures s’accompagnent parallèlement d’un renforcement des contrôles de police et gendarmerie dans le cadre du confinement…

Un Saint-Pierrois marchant avec son masque © Le Cahier Perturbé

D’ailleurs, selon Edouard Philippe, la situation dans les Outre-mer est sous contrôle, disant que « la stratégie est payante ». Payante pour qui ? Dans l’Océan Indien, Mayotte se trouve dans une situation déplorable : l’hôpital compte 16 lits en réanimation. Hanima Ibrahima, mairesse de la ville Chirongui (sud de Mayotte), parle d’une « situation humanitaire
catastrophique, propice à la prolifération du virus »
(12). Quant à La Réunion, bien qu’il n’y ait pas eu de décès, 408 cas de Covid-19 ont été déclarés. En parallèle, 751 cas de dengue ont été confirmés pendant ce même mois d’avril (13). Il faut savoir que les maladies cardio-vasculaires et le diabète (14) touchent une grande partie de la population, ce qui la rend encore plus fragile face à ces virus. C’est vraiment à se demander si l’Etat protège, contrôle et/ou tue sa population ?

Une crise gérée par une élite blanche métropolitaine

Cette crise épidémique révèle la structure coloniale de La Réunion et les
déséquilibres de pouvoir selon les appartenances de genre, d’ethnicité et de statut économique. En effet, les réunionnais.e.s (surtout les femmes) sont toujours écarté.e.s de instances de pouvoir et de décisions, au profit de haut fonctionnaires métropolitain.e.s – majoritairement des hommes – venu.e.s le temps de quelques années poursuivre leur ascension carriériste sur l’île. Leur omniprésence au sein des instances de décision et de pouvoir montre la quasi absence des réunionnais.e.s au sein de ces dernières et par
conséquent la position dominante des métropolitains dans les systèmes institutionnels de l’île. La population locale se voit donc dans l’impossibilité de décider pour elle-même. Ainsi, la gestion de cette crise, sur l’île, est principalement dans les mains de l’Etat français métropolitain.

Cette structure patriarcale et coloniale peut être constatée lors des prises de parole publiques des autorités. Prenons l’exemple de la conférence de presse du 20 mars qui visait à communiquer sur l’état d’avancement de la pandémie. A la table, les 8 représentants et représentantes – seulement deux femmes – de la préfecture, de l’ARS, de la police, de la gendarmerie, de l’aéroport et de la sécurité et de l’aviation civile. Parmi eux.elles, figure un
seul créole réunionnais.

De plus, le caractère colonial des relations entre La Réunion et la Métropole se révèle par les rôles tenus par l’ARS et par le Ministère de la Santé. Nous dénonçons le mode de fonctionnement de l’ARS : cette agence est rattachée au Ministère de la Santé, une entité administrative située à des milliers de kilomètres de l’île dont dépend des décisions de santé immédiate. Depuis la départementalisation, les administrations sont dirigées par des fonctionnaires métropolitains, venant majoritairement de Paris. Bien que La Réunion ne soit plus régie par le statut de colonie, le simple processus de départementalisation en 1946 n’a pas marqué l’arrêt des privilèges – surtout du privilège blanc – et des mécanismes de domination hérités de la colonisation (15).

Ce contrôle des autorités s’illustre également par l’impossibilité de la population réunionnaise d’accéder à l’information. Les journalistes dénoncent le manque de transparence des autorités et leur incapacité à relayer l’information (16). Contrairement à l’Hexagone où les hôpitaux sont ouverts aux médias, à La Réunion il est impossible pour les journalistes d’accéder aux centres hospitaliers (CHU) nord et sud de l’île (17). Ces derniers doivent avoir recours à plusieurs autorisations de la part des différentes administrations et responsables hiérarchiques. L’opacité de cette communication se reflète également dans le refus de l’ARS de communiquer à la population une cartographie des cas de coronavirus. Le
débat se trouve ainsi une fois de plus soustrait aux citoyen.ne.s réunionnais.e.s. Comme durant l’épidémie du Chikungunya, la population, encore une fois, « retrouve sa place d’objet des politiques de santé, quand elle [devrait] en être non seulement le sujet, mais actrice » (18) .

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(1) CONDOMINES A. Les médecins de La Réunion ont-ils reçu des masques moisis ? Libération [en ligne], 20 mars 2020, [consulté le 25 avril 2020]. Disponible sur https://www.liberation.fr/checknews/2020/03/26/covid-19-les-medecins-de-la-reunion-ont-ils-recu-des-masques-moisis_1783144
(2) Encore une livraison de masques pourris par l’ARS, Clicanoo [en ligne], 24 avril 2020, [consulté le 24 avril 2020]. Disponible sur https://www.clicanoo.re/Societe/Article/2020/04/24/Encore-une-
livraison-de-masques-pourris-par-lARS_605242

(3) La Réunion devient un département en 1946.
(4) Sandrine Dupé, Séparer les moustiques des humains à La Réunion. Co-production d’un nouvel ordre socio-naturel en contexte post-colonial. Anthropologie sociale et ethnologie. Université de la Réunion, 2015.
(5) Pour plus d’informations sur la question, voir la thèse de Sandrine Dupé.
(6) Dengue: 594 cas autochtones recensés à La Réunion, en deux semaines, Réunion 1ère, [consulté le 21 avril 2020], Disponible sur https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/dengue-594-cas-autochtones-
recenses-a-la-reunion-en-deux-semaines-821022.html

(7) Coronavirus covid-19 : les passagers d’un bateau de croisière bloqués au Port Est. Reunion La1ère [en ligne], 1 mars 2020 [consulté le 22 avril 2020], Disponible sur https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/covid-19-passagers-bateau-croisiere-bloques-au-port-est-805765.html
(8) La pétition pour la fermeture partielle ou totale de l’aéroport Roland Garros https://secure.avaaz.org/fr/community_petitions/prefecture_de_la_reunion_coronavirus_fermeture_de_laeroport_de_la_reunion/
(9) Masques: à peine distribués et déjà contestés et rejetés… Francetvinfo [en ligne], 24 mars 2020 [consulté le 21 avril 2020], Disponible sur
https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/masques-peine-distribues-deja-contestes-rejetes-815842.html
(10) Encore une livraison de masques pourris par l’ARS. Clicanoo [en ligne], 24 avril 2020, [consulté le 25 avril 2020], Disponible sur https://www.clicanoo.re/Societe/Article/2020/04/24/Encore-une-livraison-de-masques-pourris-par-lARS_605242fbclid=IwAR27bd9WJ4Fhy5blndGw6E5iBdGfbPpQipSWJtzH-z7zszzYpLxDgU2w41Q
(11) Voir note 9.

(12) « Entre attraper le Covid et mourir de faim, le choix est vite fait » : en Outre-mer, la population démunie face au coronavirus”, [consulté le 21 avril 2020], Disponible sur https://www.marianne.net/societe/entre-attraper-le-covid-et-mourir-de-faim-le-choix-est-vite-fait-en-outre-mer-la-population

(13) Epidémie de dengue : 751 nouveaux cas confirmés du 6 au 12 avril, ImazPress, Disponible sur http://www.ipreunion.com/actualites-reunion/reportage/2020/04/21/-concentration-dans-le-sud-et-recrudescence-dans-l-ouest-et-l-est-epidemie-de-dengue-751-nouveaux-cas-confirmes-du-6-au-12-avril,117906.html
(14) A La Réunion, 85 000 personnes sont atteintes du diabète.

(15) Altamimi M., Dor T., Guénif-Souilamas N., 2018, Rencontres Radicales, Pour Des Dialogues Féministes et Décoloniaux, Éditions Cambourakis, Paris
(16) DUPUIS P. C’est la goutte d’eau, Mme Ladoucette, vous devez démissionner ! Zinfos 974 [en ligne], 24 mars 2020, Blog de Pierrot, [consulté le 22 avril 2020]. Disponible sur https://www.zinfos974.com/Pierrot-Dupuy-C-est-la-goutte-d-eau-Mme-Ladoucette-vous-devez-demissionner-_a151508.html
(17) Une très opaque politique de communication : mais pourquoi tant de mystère de la part de l’ARS ? Imaz Press [en ligne], Vendredi 10 avril 2020. Disponible sur http://www.ipreunion.com/coronavirus/reportage/2020/04/10/edito-ars,117377.html
(18) Sandrine Dupé. Séparer les moustiques des humains à La Réunion. Co-production d’un nouvel ordre socio-naturel en contexte post-colonial. Anthropologie sociale et ethnologie. Université de la Réunion, 2015.