Smaïl Kanouté ou le triptyque d’un « choré-graphiste »

Smail Kanouté est à la fois plasticien, danseur et chorégraphe professionnel. Il expose actuellement son nouveau projet à la Maison Européenne de la Photographie. L’artiste y interprète Yasuke Kurosan, le samouraï noir au Japon : le titre d’une partie de son triptyque. 

Le jeune homme de 35 ans se définit comme « choré-graphiste », une expression qu’il a lui-même imaginée. Il justifie ce terme par les multiples médiums auxquels il a recourt. Parce qu’en effet, ses productions sont très variées : la danse qu’il préfère improviser, et qui lui permet souvent de rentrer en état de transe, la musique, et surtout la poésie qui a une place importante au sein de son triptyque.

« CHAQUE MEDIUM VA DONNER SON POINT DE VUE ET C’EST CE QUI VA FAIRE QUE ÇA VA ÊTRE JUSTE »

« Never Twenty One » est la première réalisation du triptyque de Smaïl Kanouté. Résultat de dix jours de déplacement dans la ville de New York, elle aborde avec originalité un sujet social en plein dans l’air du temps : la violence des armes à feu. Smaïl explique :

« Quand j’ai fait ‘Never Twenty One’, c’était la première fois que j’utilisais des problématiques sociales dans mes vidéos de danse. Auparavant, je faisais des vidéos de danse en collaborant avec des artistes plasticiens, numériques et c’était purement artistique ».  Il rend ainsi hommage aux victimes de ces évènements. En référence au hashtag #Never 21 qui s’est fait connaître par le mouvement Black Lives Matter, bruits d’armes à feu, musiques et textes poétiques, rythment le court-métrage.

Le chorégraphe Smaïl Kanouté dans le Bronx à New York, septembre 2018

« En fait, je n’ai jamais voulu faire une chose. Ça m’ennuie de faire une chose ! au bout d’un moment, je deviens nul en fait. Et pour ne pas m’ennuyer et devenir nul, je passe du graphisme, à la danse, à l’écriture. Parce que pour moi, quand on parle d’un sujet, on est obligé d’utiliser différents médiums, parce que chaque médium va donner son point de vue et c’est ce qui va faire que ça va être juste. L’image peut parler à quelqu’un, les mots peuvent parler à quelqu’un, la musique peut parler à quelqu’un. C’est comme un orchestre, et j’aime bien avoir plusieurs angles de vue pour vraiment aller creuser ».

Le second court métrage du triptyque est Yasuke Kurosan, le samouraï noir au Japon, « l’un des meilleurs tournages » qu’il ait fait. Comme pour New York, il s’est rendu dix jours au Japon (c’est en 2018 qu’il a l’idée de cette destination), afin d’aller à la rencontre des ninjas et des samouraïs métisses. Il accoste ainsi le mélange entre l’Afrique et le Japon.

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« Il y a eu l’année culturelle du Japon en France et moi j’ai été bercé par les mangas. Pour moi les mangas c’est un univers où les Japonais réussissent à créer de nouveaux imaginaires avec plusieurs cultures qui n’ont rien à voir, et je trouve ça magnifique. Quand j’ai eu l’idée de travailler sur le samouraï japonais, je me suis dit : « je vais faire comme à New York, je vais aller dix jours au Japon et je vais voir ce que je peux faire. »»

Photo du court métrage

Le « choré-graphiste » se rend ainsi sur les traces de Yasuke Kurosan. Un esclave noir mozambicain qui, à la fin du XVIème siècle, s’est vu octroyer le statut de samouraï. Smaïl explore l’Art du Bushido à travers la danse africaine.

« POUR APPRENDRE À SE CONNAITRE IL FAUT ALLER VERS LES AUTRES »

Le dernier tournage de son triptyque se tient au Bénin, à Sô-Ava. Il explore la communauté vaudou et ses rituels, une façon pour lui de revenir à la source.

« Avec ma propre histoire et pourquoi je suis allé au Bénin, c’est qu’en fait j’ai commencé par Never Twenty One, donc la communauté afro-américaine qui sont des Afro descendants d’esclaves. Ensuite, l’histoire de l’esclavage m’a amené au Japon, pour parler de cet esclave qui est devenu samouraï. Cela m’a permis aussi de parler de ces métis afrojaponais qui sont très peu au Japon. Ainsi que de me poser la question de « qu’est-ce qu’il reste de cette rencontre entre l’Afrique et le Japon ».

Et après le Bénin. Il y a là-bas une espèce de monument qui s’appelle la Porte du Non-Retour. Chaque année, en janvier, les gens viennent se recueillir sur la plage devant cette porte-là, pour attendre un possible retour de ceux qui sont partis.  Et c’est pour ça que le Bénin était intéressant pour finir ce tryptique. À travers ces vidéos, je rends hommage à des gens, je rencontre des gens et je parle de mon cheminement aussi ».

La poésie permet à Smaïl de poser des mots sur ce qu’il a vu. « Ma démarche c’était d’aller à la rencontre de cette communauté lacustre . Et à partir de cette rencontre, raconter ce que j’ai vu et ce que j’ai ressenti. Ce qui m’intéressais dans cette communauté, c’est qu’en fait la philosophie vaudou place la nature au cœur de la vie. C’est-à-dire que les divinités sont représentées par chaque élément naturel. »

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C’est pourquoi la danse est au cœur même de sa démarche artistique. Elle est « une clef pour communiquer avec ces divinités, rentrer dans l’invisible et communiquer avec la nature ».

La Porte du Non Retour, Ouidah, Bénin

L’artiste aborde les sujets de ce triptyque avec humilité et distanciation. « Je débarque dans un univers. Je suis là pour rencontrer les gens et rencontrer les mots. Et tous ces mots-là me servent à transmettre une histoire mais aussi à me raconter. Le plus important pour moi, c’est que pour apprendre à se connaître, il faut aller vers les autres ». Pour Smaïl Kanouté, ces différents témoignages sont une source d’inspiration qui lui permettent de réécrire l’histoire : « Ça m’aide à avoir une distance parce que je ne parle pas de moi directement. Cela me laisse un espace pour créer un nouvel imaginaire. »

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