/Us : Jordan Peele livre encore un thriller de très bonne facture

Us : Jordan Peele livre encore un thriller de très bonne facture

Le réalisateur de Get Out revient avec Us, un thriller bien mené qui interroge la société américaine actuelle.

Avec Get Out (2017), Jordan Peele s’est réinventé de la façon la plus spectaculaire qui soit. Dans une précédente vie, le comédien était membre du duo Key & Peele, auteur de quelques sketches mythiques, qui sévissait, en particulier, sur la chaîne Comedy Central. Depuis, le réalisateur bénéficie d’un prestige artistique que nombre de ses contemporains seraient susceptibles de lui envier. En témoignent, notamment, la réception critique de l’œuvre et les récompenses reçues, lesquelles auraient largement pu être plus nombreuses quand on y pense.

Du coup, la perspective d’une éventuelle suite à ce chef d’œuvre était, somme toute, alléchante. Ainsi, quand la bande-annonce de Us a été dévoilée, avec son détournement de « I got 5 on it » de Luniz et son atmosphère inquiétante, il y avait de quoi se frotter les mains. De même pour ce qui est de la distribution, Lupita Nyong’o et Winston Duke – qui avaient déjà joué ensemble dans le blockbuster Black Panther (2018) – occupant les rôles principaux. Cependant, à l’époque, le mystère était entier quant aux thèmes abordés dans le film. Tout au plus savait-on déjà qu’il ne serait pas principalement question, comme dans Get Out, de « justice raciale ». Une chose est sûre, en tous cas : tout comme ce dernier long-métrage, Us a été vendu, promu, comme un film d’épouvante.

Qu’en a t’il été, au bout du compte ? Disons déjà que Jordan Peele n’a pas pour principale ambition de divertir ou de « faire peur » et ça se voit : ce film se veut et est socially conscious et, là encore, le réalisateur joue clairement de la symbolique pour faire passer son message. Aussi, il est facile de passer totalement à côté du propos si l’on n’est pas sensibilisé voire initié aux questions abordées. C’était vrai pour Get Out. Ça l’est visiblement pour Us. Pour ce qui est du synopsis, il s’agit d’une famille qui se fait pourchasser par les doubles maléfiques de tous ses membres et l’on va constater qu’ils ne sont pas les seuls à avoir ce problème.

Quelques spoilers risquent d’apparaître dans ce qui suit. Si le thème de ce film déborde la seule « question noire », cette dernière n’en est pas totalement absente. On sent d’abord le choix, fait par le réalisateur, de mettre une famille afro-américaine, présentée en tant que telle, au centre de l’intrigue, sensation d’ailleurs confirmée par des propos récemment relayés par la presse : une réflexion sur des sujets qui touchent la société américaine dans son ensemble peut tout à fait être illustrée par des protagonistes afro-descendants. On peut, ensuite, se poser la question des rapports entre les parents de la jeune Adelaïde (Madison Curry). Ces rapports, visiblement tendus et teintés de méfiance réciproque, entre les personnages campés par Anna Diop et Yahya Abdul-Mateen II semblent avoir contribué de façon décisive à l’incident de départ, présenté comme traumatisant pour la jeune fille. Adelaïde adulte donne d’ailleurs, pendant quasiment tout le film, l’impression d’être une survivante dudit incident. Le spectateur sensible à ces problématiques peut éventuellement y reconnaître des dynamiques relationnelles assez ancrées dans nos communautés. Parlons enfin du parallèle pouvant fait entre les voies ferrées et autres tunnels désaffectés évoqués en début de film et l’underground railroad, telle qu’elle est connue dans l’histoire afro-américaine.

Malgré ce qui précède, le thème général reste la société américaine dans son ensemble, voire, « si ça se trouve », l’Amérique de Donald Trump. Le fameux « Jérémy 11 : 11 » renvoie, à ce qu’il paraît, à un passage de l’Ancien Testament qui dirait, en substance : « […] C’est pourquoi ainsi parle l’Eternel : Voici, je vais faire venir sur eux des malheurs Dont ils ne pourront se délivrer. Ils crieront vers moi, Et je ne les écouterai pas. […] ». Les « malheurs » en question sont bien sûr matérialisés par cette attaque des doppelgängers, à mi-chemin entre une zombie apocalypse et un attentat de Daesh. Ces doubles ont été développés (par le gouvernement ?) puis laissés à l’abandon dans une structure souterraine qui, sans y être identique, n’est pas sans faire penser au sunken place de Get Out. Ce sont des humains inachevés, auxquels il manque des attributs de l’Humanité et qui souhaitent y accéder au détriment de ceux qui en sont pourvus, idée qui, là encore, fait penser à Get Out. En revanche, sur ce dernier point, le ressort principal de la convoitise n’est visiblement pas le « racisme-suprématie blanche » : il y a fort à parier que ces doubles maléfiques représentent plutôt les bas instincts de l’Amérique, qui réussissent à renverser cette dernière. Serait-ce parce qu’elle a abandonné « ses principes » ? La référence à « Jérémy 11 : 11 » le laisse penser …

En définitive, il est difficile d’avoir un regard totalement pertinent sur ce film en ne l’ayant vu qu’une seule fois. Ceci dit, il y a, encore une fois, un propos cohérent et brillant, sur lequel il est nécessaire d’avoir du recul pour le saisir de façon satisfaisante. Il y a également une esthétique, qu’on peut ne pas trouver aussi époustouflante que celle de Get Out mais qui doit clairement être saluée. L’exercice auquel je me livre est d’ailleurs frustrant : c’est frustrant d’avoir l’intuition que quelque chose d’intéressant se dit mais de ne pas, d’emblée, avoir la grille de lecture nécessaire.

« Dieu merci », Jordan Peele s’ingénie à parsemer ses films d’indices et de références qui permettront éventuellement à l’esprit curieux de retracer son cheminement de pensée. Il est clair que ce film n’a pas encore livré tous ses secrets. Sinon, on me dit dans l’oreillette qu’Elisabeth Moss en a un peu assez des combinaisons rouges…