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BlacKkKlansman : j’ai vu… et je n’ai pas été convaincu !

Avec BlacKkKlansman, Spike Lee signe une œuvre exagérément consensuelle malgré ses apparences de « film engagé ». Autopsie d’une déception.

 

« On ne peut pas être et avoir été » … Combien de fois ce dicton m’est-il revenu en tête, ces dernières années, en pensant aux œuvres récentes de Spike Lee ? Combien de fois ai-je espéré le « retour » du Spike Lee de Mo’ Better Blues (1990), de Do The Right Thing (1989), de Jungle Fever (1991) et de Malcolm X (1992) ? Du Spike Lee de She’s Gotta Have It (1986) et de School Daze (1988) ? Exception faite de Miracle à Santa-Anna (2008), je suis souvent resté sur ma faim depuis … She Hate Me (2004) et Inside Man (2006) ! Autant dire que ça fait un bon bout de temps ! Pire, à une époque où l’on peut compter sur la disponibilité de séries afro-américaines carrément brillantes telles qu’Atlanta, Insecure ou Dear White People, Lee s’est récemment offert le luxe de ce qui, venant de lui, est une contre-performance, à savoir la saison 1 de l’adaptation télévisée de She’s Gotta Have It au format série, sur Netflix. Comme une tentative désespérée de « connecter » avec des « djeuns » qui avaient pourtant toutes les chances de bien recevoir un travail imprégné de l’absence de concessions qui faisait son charme, en tant que cinéaste.

 

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Aussi, l’accueil très positif réservé à BlacKkKlansman au festival de Cannes en 2018 m’a quelque peu intrigué. Certes, le sujet de ce film ainsi que l’implication, en tant que producteur, de Jordan Peele, récemment auréolé du succès de Get Out (2017), pouvaient légitimement laisser augurer un certain niveau de qualité. Après tout, un tel projet s’inscrit au mieux dans le retour en grâce et en force, au pire dans le retour en vogue de la revendication noire qui caractérise si bien cette deuxième moitié des années 2010, n’est-ce pas ? Encore plus intrigante a été la respectueuse « crotte de nez » projetée depuis Twitter (et effacée depuis, semble-t-il) en direction de l’illustre réalisateur par un « collègue » en la personne de Boots Riley, alors en pleine promotion de son Sorry To Bother You. C’est là que je fais le choix de différer l’examen de ladite « crotte de nez » : ce que je dirais, pour le moment, c’est que certains chefs d’œuvre notables de ce cher Shelton Jackson Lee ont fait l’objet de critiques drastiques venant de membres de la Communauté afro-américaine. Souvenons-nous, en particulier, de cette levée de boucliers, orchestrée par feu Amiri Baraka, un peu avant la sortie de Malcolm X : l’intellectuel craignait qu’il ne soit pas rendu justice au combat de l’activiste et justifiait ses craintes en disant tout le mal qu’il pensait des films précédents de Spike Lee. Faudrait-il alors voir un signe dans les événements récents ?

C’est en tant que spectateur lambda, auquel une mission de compte-rendu a été confiée, et non en tant que critique cinématographique, en tant que fan, et non en tant que spécialiste du travail de Spike Lee que j’ai fait chauffer la carte UGC, histoire d’en avoir le cœur net. Et vous savez quoi ? Rétrospectivement, après avoir vu le film, il s’agissait bien d’un signe ! Le signe qu’on ne peut plus raisonnablement attendre autre chose de Spike Lee qu’un truc consensuel aromatisé au militantisme noir, qu’un truc aux parfums artificiels de wokeness.

Il y a, certes, disséminés dans ce long métrage, quelques moments esthétiques où l’on reconnaît la griffe du réalisateur et qui ne sont pas sans rappeler le temps de sa splendeur. La scène, par exemple, dans laquelle Kwame Toure, ici incarné par Corey Hawkins, harangue un parterre de jeunes militants, visiblement conquis par ses propos et arborant fièrement leurs afros, constitue quelque chose de visuellement magnifique. D’ailleurs, en parlant de « magnificence visuelle », le personnage de Patrice Dumas (Laura Harrier), qui a toute ma sympathie, montre que Spike Lee a su esquiver l’erreur qui aurait consisté à la dépeindre juste comme une angry black woman un peu cliché : on est plus face à quelqu’un de relativement mesuré, en phase avec des convictions bien ancrées, qu’on sent apte à rentrer dans la mêlée si le besoin s’en fait sentir et qui, ayant un vrai tempérament de leader, apparaît invulnérable à un certain type de sexisme, invisible dans ce film mais dont on sait qu’il a été très présent dans les mouvements de ce type, à cette époque. Il y a, chez elle, un côté « Nakia » (Lupita Nyong’o dans Black Panther) qui n’est pas pour déplaire. C’est très certainement le personnage le plus intéressant du film.

Pour le reste, nous sommes malheureusement face à ce qu’aurait pu être un téléfilm commandé par France 3 sur un sujet similaire. Il est vrai qu’on peut s’estimer heureux que le titre même n’ait pas été plus défiguré qu’il ne l’a été : « BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan », c’est effectivement mieux que « BlacKkKlansman : La couleur de l’infiltration » ou « BlacKkKlansman : En guerre contre la haine ». On l’a échappé belle, me direz-vous !

En revanche, on n’a pas échappé à ce que militants nationalistes noirs et suprémacistes blancs soient, en quelque sorte, mis dos à dos, comme s’il s’agissait de deux excès équivalents. C’est d’autant plus déplorable que certains fondamentaux de la Pensée suprémaciste sont abordés de façon explicite dans ce film : la croyance entretenue d’une supériorité de la race blanche mais aussi la peur du « remplacement » et le mythe de la « pureté virginale » de la femme blanche menacée par les instincts lubriques de l’homme noir.

L’apparition d’Harry Belafonte et le récit fait par son personnage d’un lynchage ne compensent pas une présentation étonnamment édulcorée du racisme policier, laquelle discrédite mécaniquement le « Mouvement Black Power » tel que présenté à l’écran. Ron Stallworth, pourtant incarné par un John David Washington qui fait clairement le travail, est un personnage sans véritable relief. Des éléments contradictoires coexistent en cet individu sans que la mayonnaise prenne vraiment. Il est frustré par le fait d’être constamment ramené à sa condition de nègre par et dans le monde blanc mais a du mal à admettre le caractère systémique de l’oppression que subissent les siens et qui s’exprimait au grand jour dans les années 1970.

Une référence est certes tentée au concept de conscience dédoublée, tel que développé par le sociologue W.E.B. Du Bois dans son fameux Les âmes du peuple noir (« […] ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante […] »), mais semble plus tenir du name dropping qu’autre chose. Ceci dit, je n’ai rien eu contre ce qui semble avoir été un clin d’œil à Crisis, journal fondé par Du Bois, au moment où mon personnage préféré fait des recherches à la bibliothèque … Le « Ron noir » est, de plus, fan de blaxploitation – genre cinématographique dans lequel une certaine riposte des noirs est souvent mise en scène, quoique de façon grotesque et caricaturale – mais il incarne, au fond, un compromis qui tend vers la compromission.

 

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Un autre aspect qui m’a fortement chagriné, c’est cette façon qu’a eu Spike Lee de flatter la bonne conscience libérale blanche. « Tous les flics ne sont pas racistes », « le racisme, c’est plus une question d’ignorance ou de bêtise », « la violence n’est pas la solution », « les préjugés, ‘c’est pas bien’ », etc… Sérieusement ? Dans un Spike Lee joint, où il est question du Ku Klux Klan, et ce quand bien même il s’agirait d’une comédie ? Notons toutefois qu’un propos semble avoir été tenu quant à la représentation, la place et l’implication de la femme blanche dans ces mouvances extrémistes. Après tout, les femmes blanches américaines ont joué, au moins d’un point de vue statistique, un rôle crucial dans l’élection du Président Donald Trump, que le réalisateur avait visiblement à cœur de critiquer…

À part ça, on est dans quelque chose de très « années Mitterand », de très « SOS Racisme », de très « Touche pas à mon pote ». À quelques exceptions près, les collègues flics de Ron Stallworth sont plutôt justes et sympathiques, les membres du KKK sont, à bien y regarder, relativement inoffensifs. Au fond, de quoi les protagonistes noirs du film se plaignent-ils, au juste ? Il y a, d’ailleurs, un contraste saisissant entre la légèreté de ce film et les images des événements de Charlottesville, utilisées pour mettre ce qui a précédé en perspective.

Bref, je comprends pourquoi le public de Cannes a réservé une standing ovation à BlacKkKlansman : ce film ne présente rien de gênant, de rugueux, rien qui chahute la fragilité française, au sens où l’entendrait une Robin DiAngelo. De plus, ayant maintenant vu le film, je perçois mieux la pertinence de certaines des « projections nasales » émanant de Boots Riley, en particulier celles concernant la représentation des forces de police. En revanche, si le rappel du contenu des mémoires du vrai Ron Stallworth, dont ce projet est très librement inspiré, est assez intéressant, notamment pour ce qui est du travail d’infiltration mené au sein des milieux nationalistes noirs, il n’est pas décisif en soi. Le fait qu’il ait éventuellement été un « traitre à la cause » dans la « vraie vie », à l’inverse de la paresse intellectuelle manifeste du cinéaste, n’est pas ce qui, en soi, rend BlacKkKlansman médiocre en tant que long métrage. Pauvre Spike Lee ! Boycotté à l’époque de ses meilleurs films, encensé pour l’une de ses œuvres les plus dispensables…

pURpRo pour ByUs Media