« Ce qui s’oublie et ce qui reste » la nouvelle exposition du Palais de la porte de Dorée
Bienvenue au Palais de la Porte Dorée, autrement appelé le Musée national de l’histoire de l’Immigration, dont la grande salle des fresques donne sur une petite porte aux contours blancs. En la traversant, on aperçoit un court mur dans lequel sont gravés les termes « ce qui s’oublie et ce qui reste », l’intitulé de l’exposition que nous nous apprêtons à découvrir.
Il est un peu plus de 13h ce mardi 15 mai, lorsque nous pénétrons dans le hall d’entrée du palais. Notre regard se pose sur les immenses fresques qui longent les murs de la grande salle. Peintes à l’occasion de l’exposition coloniale internationale de 1931, ces compositions murales témoignent du passé colonial de la France. Ducos de la Haille a semble-t-il souhaité représenter les bienfaits de la colonisation en mettant notamment en lumière les allégories de la “paix, de la justice et de la liberté”.
Mais ce n’est pas ce que nous sommes venus voir…

Nous entrons dans une petite salle bien que grande parce qu’elle contient et par son calme impressionnant. Sombre sur la droite et plus ou moins éclairée sur la gauche, se tient l’exposition « Ce qui s’oublie et ce qui reste », réalisée dans le cadre de la Saison Africa 2020. « Regarder et comprendre le monde d’un point de vue africain », tel est l’objectif de la visite. Pour cette exposition, le Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden de Marrakech et le Musée national de l’histoire de l’immigration ont collaboré. Raison pour laquelle nous nous retrouvons face à des œuvres africaines dont les racines des artistes sont à la fois marocaines et noires africaines.
À l’image de de l’exposition « The Power of My Hands », celle-ci rassemble les œuvres de dix-huit artistes du continent africain et de ses diasporas.
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Nous ne sommes pas nombreux dans cette salle où les jeux visuels et auditifs pleuvent. Notre attention se porte sur des cadres porteurs d’histoire.

Il s’agit de l’œuvre d’Hamedine Kane, vidéaste, cinéaste et plasticien autodidacte. Né à Ksar en 1983, il vit et travaille actuellement entre Bruxelles et Dakar. Ancien bibliothécaire, le jeune homme prend à travers cette production, le parti d’allier les idées colonialistes, la lecture et les mots. Son œuvre ? « Salesman of revolt » en français, « Vendeurs de la révolte ». Le titre ne nous évoque à priori pas grand chose jusqu’à ce nous lisions les diverses légendes d’une série de gravures axées sur les luttes raciales dans les sociétés occidentales. Ces illustrations sont en fait les pages de couverture des livres que vendaient les jeunes commerçants sur la place publique. La plupart analphabètes, ils portaient sans le savoir sur leur tête les vestiges du colonialisme et du racisme.

Hamedine Kane fait ainsi le choix d’emprunter les couvertures de ces livres afin de les reproduire en gravure. On peut ainsi lire « C’est le soleil qui m’a brulée » livre de Clixthe Belaya ou encore « L’enfant noir » de Camara Laye.

En s’éloignant du mur, on se cogne presque sur des pièces de métal et de cuivre à hauteur d’homme. Il faut prendre du recul pour observer le travail de M’Barek Bouhchichi. Le concept de son œuvre est à la fois original et malicieux.
Noires et blanches, séparées de manière inégale, imposantes, ces formes géométriques font écho à la discrimination que subissaient les Berbères noirs au sud du Maroc. « Mon orge je le laisse chez les gens de bien. Et s’il leur arrive d’en manquer, je leur en prête davantage ». Voici les vers d’un poème de M’Bark Ben Zida et le titre de l’œuvre de M’Bark Bouhchichi. Poète et paysan noir de la ville de Tata. Il est aussi praticien du Ahwach, combinaison de la poésie orale, de la musique et de la danse. À noter que cet artiste usait, entre autres, de cet art pour dénoncer les inégalités sociales et raciales.

M’Bark Bouhchichi réalise cette œuvre en 2019. Sa connotation discriminatoire est forcément parlante pour les Marocains. Auparavant, le pays excluait les Noirs de la propriété foncière. Leur seule option était de travailler sur les propriétés des Blancs pour, en contrepartie, bénéficier d’un cinquième de la récolte. Cette inégalité, l’artiste la représente en extrayant un cinquième des blocs noirs en métal oxydé avant de le recouvrir de cuivre, d’où la couleur blanche. Néanmoins, il inverse les couleurs, un moyen pour lui de mettre en lumière le racisme économique marocain de cette époque.

Derrière ces pièces, un mur bleu dont la partie haute abrite deux tableaux textiles. Colorés et uniquement recouverts de pictogrammes, ils constituent pour Emo de Meideros, l’artiste franco-béninois, un mix entre ces deux cultures. Ces tableaux textiles appartiennent à la série des Surtentures, lancée en 2015. La technique utilisée pour réaliser ces deux tableaux provient du Danhomè, l’actuel Bénin. Elle voit le jour au 18ème siècle et vise à raconter l’histoire par le biais de l’art. Les tableaux sont hors du commun dans la mesure les icônes et les pictogrammes sont tissés dans le textile.




Les tableaux sont accompagnés d’une plaque tactile où les dessins du tableau sont représentés en noir. Le visiteur est invité à décoder le tableau au moyen de la lumière de son téléphone. Mais le processus n’est pas aussi simple qu’il en à l’air. On entend même une femme soupirer : « je comprends rien ».
« Les technologies numériques que je mobilise sont par essence transculturelles et me permettent de puiser dans la richesse de mes deux héritages, africain et européen. Autant qu’à une Europe de la liberté, je m’identifie à une Afrique et à une diaspora africaine du temps présent, de l’innovation, connectée au Sud Global, et qui n’a plus de leçons à recevoir de personne » explique Emo de Medeiros
Cette notion d’échange et de cultures mixtes, Meschac Gaba, l’expérimente aussi. Cet artiste, basée à la fois au Bénin et en Europe, propose une culture universelle et transmissible. Alors qu’il réside à New York en 2005, celui-ci emprunte le quartier d’Harlem. Il y découvre majoritairement des salons de coiffure d’Afrique de l’Ouest. Cette présence prépondérante des tresses et des perruques l’inspire. Voici qu’il entreprend de représenter des monuments au moyen de tresses et de perruques. Des tresses que l’on dit représentatives de l’identité africaine aux stigmatisations raciales. Ce sont, par ailleurs, les œuvres phares de l’exposition qui auront permis une ouverture essentielle à la culture africaine.


de Paris de Meschac Gaba-2006
L’exposition est un compte rendu artistique de ce qui a trop longtemps était ignoré. Les intéressés y découvriront notamment une partie de l’histoire de la dot béninoise racontée en trois images, ainsi que des histoires cachées derrière des noms que l’Histoire a oubliés.
