Grandes cérémonies, petits rôles : l’éternelle course au sésame des acteurs noirs
Les destins des héros noirs du cinéma seront-ils éternellement relégués aux catégories secondaires des cérémonies ? Alors que la 98e cérémonie des Oscars vient de toucher à sa fin, By Us Média s’interroge sur la présence encore trop discrète des artisans noirs du cinéma au palmarès des grands-messes du septième art.
Sinners, l’un des grands gagnants des Oscars 2026
Les projecteurs du théâtre Dolby hollywoodien sont encore tièdes. Rendez-vous annuel du cinéma international, la cérémonie des Oscars vient de clore sa 98e itération dans la nuit du 15 au 16 mars 2026. Une édition plus qu’attendue puisque préludée par un exploit. La fresque Sinners du Californien Ryan Coogler (Black Panther, Creed) a été auréolée de pas moins de seize nominations : un record, autrefois détenu par les déja cultissimes Titanic, La La Land et All About Eve, avec quatorze citations.

Blockbuster virtuose, ce film quelque part entre le western, le film vampirique et la lettre d’amour au blues africain-américain est reparti de la cérémonie avec quatre statuettes. Entre autres, le prix du meilleur scénario original pour Ryan Coogler, ainsi que celui du meilleur acteur pour l’acteur Michael B. Jordan, qui avait auparavant tourné à quatre reprises pour le cinéaste. La voix chargée d’émotion, le comédien déclare dans son discours de remerciement, : « Je me tiens ici grâce à ceux qui m’ont précédé : Sidney Poitier, Denzel Washington, Halle Berry, Jamie Foxx, Forest Whitaker et Will Smith. Je me retrouve parmi ces géants, parmi ces grands noms, parmi mes ancêtres, parmi mes frères. »
Une longue (et douce-amère) histoire noire des Oscars
Ces noms : ce sont ceux des interprètes noirs qui sont parvenus à s’illustrer dans les catégories des meilleurs acteurs et actrices tout au long de l’histoire des Oscars. Six en quatre-vingt-dix-huit soirées de strass et paillettes (enfin, désormais sept avec Michael B. Jordan). En revanche, ils se succèdent dans les divisions des meilleurs seconds rôles masculins et féminins : Viola Davis, Daniel Kaluuya, Octavia Spencer, Mahershala Ali pour ne citer que certaines victoires de ces dernières années.

Dès 1940, soit onze ans après la création des Oscars, Hattie McDaniel était nimbée du prix de la meilleure actrice dans un second rôle pour son interprétation de Mammy dans Autant en emporte le vent – première femme noire de l’Histoire à emporter la statuette dorée convoitée. Une consécration éclatante dans une période encore hantée par le fantôme de l’esclavage.
Au-delà des stéréotypes racistes qu’emportent la narration du film (Hattie McDaniel y joue d’ailleurs une servante), la fameuse cérémonie a lieu en pleine Amérique ségrégée, dans un hôtel réservé aux personnes blanches. Le producteur du film doit demander une dérogation pour que la comédienne originaire du Kansas puisse y assister. On finit par lui concéder ce droit, à condition à ce qu’elle s’installe à une table au fond de l’assemblée, loin de ses co-stars.
Drames, larmes et pornographie du traumatisme
Sa victoire est très loin d’être disparue des mémoires. Lors de son propre couronnement aux Oscars 2010, l’actrice Mo’Nique du film Precious monte sur scène dans une robe bleue, avec des gardénias blancs noués dans ses cheveux. Une tenue similaire à celle de l’étoile d’Autant en emporte le vent, sur l’estrade de cet hôtel ségrégationniste. En revanche, même des décénnies plus tard, le cas de Hattie McDaniel soulève des questions. Pour quels rôles gagne-t-on des Oscars en tant que personne noire aujourd’hui ? Aux yeux de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, peut-on briller dans un film qui n’évoque pas nécessairement drames, larmes, amertume et (bien trop souvent) morts ?
Bien des performances décorées lors de ces grand-messes du septième art gravitent autour du concept de trauma porn (pornographie du traumatisme dans la langue de Molière), cette propension à offrir à foison des scènes de violence gratuite à l’écran. Esclavage (12 Years a Slave), misoygnoir (Mo’Nique, À l’ombre de la haine), homophobie intériorisée (Moonlight), récits historiques sur le racisme aux États-Unis (Fences, La Couleur des sentiments)… Loin de nous l’idée de disgracier ces films portés par des belles interprétations mais la récurrence de ces thématiques met le doigt sur la fâcheuse tendance d’Hollywood à récompenser la souffrance. Même si on se réjouit de voir de plus en plus de longs-métrages s’en émanciper…
Des victoires qui ouvrent le champ des possibles
Si on peut attrister du nombre de ces rares récentes victoires, elles peuvent ouvrir le champ des possibles pour l’avenir. Onze ans plus tôt, en 2015, le hashtag #OscarsSoWhite initié par la consultante en diversité et inclusion April Reign dénonçait le manque de personnes non blanches sur les planches du plus grand congrès de cinéma américain. Devant l’objectif comme en coulisses, les cartes semblent se rebattre.

La soirée de triomphe de Michael B. Jordan était également celle d’Autumn Durald Arkapaw, directrice de la photographie philippine et africaine-américaine de Sinners récompensée au cours de la cérémonie. Elle est la première femme noire (comprendre ici, première femme et première personne noire) à s’illustrer dans cette catégorie. L’an passé, le créateur Paul Tazewell rentrait dans les mémoires comme étant le premier homme noir à gagner le prix des meilleurs costumes pour la comédie musicale Wicked – soit quelques années après que Ruth E. Carter ait gagné le sien pour Black Panther.
Des Oscars d’honneur décernés à Spike Lee (2015), Samuel L. Jackson (2021), Euzhan Palcy (2022) ou encore Angela Bassett (2024) semblent panser les injustices précédemment commises, même si elles ont souvent un goût doux-amer. Et des cérémonies, hors du circuit des Oscars, ont été créées dans l’optique de réparer plutôt que d’apaiser, à l’instar des NAACP Image Awards ou des BET Awards.
Un combat qui reste à porter en France
Toutefois, une statuette dorée n’est pas nécessairement gage d’un avenir brillant au septième art. Dans une interview accordée au média The Cut, Halle Berry, seule lauréate noire de l’Oscar de la meilleure actrice, confiait en février dernier : « Cet Oscar n’a pas forcément changé le cours de ma carrière. Après l’avoir remporté, je pensais qu’un camion rempli de scénarios allait débarquer devant ma porte. Même si j’en étais extrêmement fière, j’étais toujours noire le lendemain matin.
En France, le combat reste à être mené. Aucune femme noire n’a été récompensée du César de la meilleure actrice à ce jour. Côté hommes, Omar Sy est le seul comédien noir à y être parvenu. La toile s’est récemment indignée qu’Abou Sangaré, César du meilleur espoir masculin en 2025 pour L’Histoire de Souleymane originaire de Guinée, continue de travailler en tant qu’employé dans une société de location de matériel, faute d’opportunités offertes à l’écran et d’une situation administrative stable.
« Les cérémonies continueront de produire des “révélations” de vitrine pour mieux faire passer la pilule d’un pays qui se fascise à toute vitesse. »
Abou Sangaré, lauréat 2025 du César du meilleur espoir masculin
Un portrait du Courrier Picard en date du 27 février 2026 dresse le bilan pour l’acteur, dans lequel il aurait regretté que « les César adorent produire des figures symboliques utilisées comme caution progressiste. Iels se félicitent d’avoir osé. Mais derrière, le pouvoir reste au même endroit. […] Les cérémonies continueront de produire des “révélations” de vitrine pour mieux faire passer la pilule d’un pays qui se fascise à toute vitesse. »
