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Le suicide, un fléau chez la jeunesse afro-américaine

par Syonou

27 févr. 2020

Une étude récente publiée par le Journal of Community Health a montré que le taux de suicide chez les filles noires américaines âgées de 13 à 19 ans a presque doublé entre 2001 et 2017. Pour les garçons noirs de la même tranche d’âge, les taux ont augmenté de 60%. Des données alarmantes qui viennent alourdir la crise sanitaire qui frappe cette communauté.

Une nuit, alors qu’elle avait 24 ans et qu’elle souffrait déjà d’une longue dépression clinique, T-Kea a fini par craquer.

« Je voulais juste mourir »

« Je ne pouvais plus arrêter ces pensées », se souvient-elle. « J’avais envisagé de mettre fin à mes jours durant huit mois consécutifs… J’ai envoyé un SMS à un ami et lui ai dit : ‘Ce serait bien mieux si je n’étais plus là.’ Cet ami ne savait pas que j’avais déjà pris des substances dans le but de m’endormir et ne plus me réveiller. Et tandis que j’attendais la mort, la police est arrivée. »

T-Kea Blackman

T-Kea Blackman, qui a maintenant 29 ans, a survécu à cette tentative de suicide et consacre désormais sa vie à aider les personnes victimes de dépression et de troubles mentaux.

Longtemps perçu comme une chose affectant les autres groupes ethniques, le suicide est en train de devenir un véritable fléau dans les communautés afro-américaines, particulièrement présent chez les enfants en âge d’être scolarisés.

Une étude récente publiée par le Journal of Community Health, un journal traitant de la question de la santé au sein des communautés, démontre que le taux de suicide chez les filles noires âgées de 13 à 19 ans a presque doublé entre 2001 et 2017. Concernant les garçons noirs de la même tranche d’âge, le taux de suicide a augmenté de 60%.

Par ailleurs, pour ce qui est des garçons noirs âgés de 5 à 12 ans, nous faisons face à un taux de suicide plus élevé que tout autre groupe ethnique, explique le Dr Michael Lindsey, directeur exécutif de l’Institut de Recherche et politique sur la pauvreté Mc Silver, spécialisé dans la recherche, les programmations et interventions qui s’attaquent aux causes profondes et aux conséquences de la pauvreté. Pour autant, ces données ne sont pas les plus alarmantes

La représentante démocrate du New Jersey, Bonnie Watson Coleman, membre du caucus noir du Congrès américain, a indiqué voir de plus en plus de témoignages de suicide chez les jeunes, sur Facebook et Twitter.

« J’ai dit à mon personnel : ‘Nous devons faire quelque chose à ce sujet ‘ », explique Mme Coleman. « Je ne sais pas dans quelle mesure nous pouvons agir, mais le moins que nous puissions faire, c’est de nous en préoccuper, afin que cette question puisse être résolue. »

Bonnie Watson Coleman s’est adressée à la présidente de la CBC (Congressional Black Causus), Karen Bass, à l’origine d’un groupe de travail d’urgence sur le suicide et la santé mentale chez les jeunes Noirs.

Lancé fin avril, le groupe de travail compte 15 représentants  dont une majorité d’étudiants de première année. Il existe également un autre groupe de travail composé de cliniciens, de membres du clergé, de chercheurs et de praticiens de la justice sociale. L’actrice Taraji P. Henson, qui milite pour la prise en compte de la santé mentale chez les Afros, a également participé à de nombreuses conférences  sur le sujet.

Bonnie Watson Coleman, membre du Congrès

« Plus nous abordons cette question, plus la situation me fait peur… Nous avons conscience  que le suicide est un problème dans toutes les communautés, mais il est particulièrement impactant dans les communautés noires et LGBTQ. », s’inquiète Bonnie Watson Coleman qui estime que cette hausse du nombre de suicides est liée à plusieurs facteurs.

« Un manque d’accès aux soins de santé mentale, des enseignants qui ne sont pas sensibilisés  ou encore des communautés qui ne disposent pas des outils nécessaires pour traiter le problème. »

« Les menaces physiques sont l’une des causes. En ce qui concerne la communauté LGBTQ, la discrimination et le harcèlement ont été évoqués comme ayant un impact sur la façon dont nos jeunes traitent leur expérience de vie. »

Pour la militante T-Kea Blackman dont l’entreprise, Fireflies Unite, s’occupe de problèmes de santé mentale qui, selon elle, sont nés d’un traumatisme infantile, cela n’a rien de surprenant. Son livre, “Saved & Depressed: A Suicide Survivor’s Journey of Mental Health, Healing & Faith” (en français : “Sauvée et depressive: le parcours d’une survivante du suicide en matière de santé mentale, de guérison et de foi”), relate son combat.

« Mes pensées suicidaires résultent du fait que mon père a été incarcéré durant toute ma vie et aussi parce que ma mère a souvent été agressée verbalement et physiquement », explique la jeune femme.

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Sans compter les pressions culturelles et communautaires qui lui ont fait craindre pendant des années qu’elle serait enfermée ou envoyée  dans un “asyle de fous”.

“On m’a dit que je devrais suivre une thérapie, mais cette thérapie était destinée aux riches, aux malades mentaux blancs” […] “Je ne corresponds pas à cette population riche et blanche.

Quant aux solutions proposées par l’église, une institution fondamentale dans la plupart des communautés noires, elles étaient assez troublantes.

“On m’avait dit de parler en langue pendant 20 minutes par jour et ainsi, mes sentiments suicidaires ou ma dépression disparaîtraient : “prie plus fort” !”, affirme T-Kea.

La démocrate Bonnie Watson Coleman a de son côté exprimé les mêmes préoccupations :

« On nous a toujours dit : “Vous avez Jésus avec vous et vous n’avez besoin de rien d’autre, il s’occupera de tout pour vous” », se souvient-elle. “Mais la santé mentale est une maladie mentale, et si vous aviez une maladie à la jambe, comme moi, et que vous aviez besoin d’un nouveau genou, vous irez chez l’orthopédiste.”

T-Kea Blackman s’efforce d’orienter les personnes atteintes de maladie mentale vers les structures qui dispensent les soins dont elles ont besoin. Selon elle, l’une des solutions est que toutes les écoles doivent former leur personnel aux premiers secours en matière de santé mentale , un cours de huit heures durant  lequel les personnes peuvent apprendre à mieux identifier les signes de certaines maladies mentales, telles que la dépression, les troubles anxieux et les troubles bipolaires.

« Il y a beaucoup de signes qui montrent qu’une personne est sujette à  une crise de santé mentale… Des enfants qui cessent petit à petit de pratiquer leurs activités préférées ou dont les notes chutent de manière vertigineuse, sont à observer de très près. Autre signe : lorsqu’ils commencent à donner des objets auxquels ils sont censés être attachés. Surveillez également leurs médias sociaux, car parfois, vous y verrez ce qu’ils vivent. »

Pour T-Kea, le plus important est de ne pas ignorer ce que dit et ressent votre enfant, écoutez-le sans jugement.

« Trop souvent, les parents rejettent ce que leur enfant formulent à propos de leurs sentiments », déplore la jeune femme. « Ils disent : “Oh, tu as un toit sur la tête et des vêtements sur le dos … Tu n’as pas de responsabilités réelles” », sous entendu, “tu n’as aucun problème” (ndlr).

“Nous transmettons encore les traumatismes de génération en génération”, conclut T-Kea Blackman. “Or la dépression est une maladie, tout comme le diabète.”

Sources :