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Le Totétisme en Afrique Traditionnelle

Dans cet édito, Papa Moussa Camara, étudiant en Communication et mais avant tout, militant panafricain, a choisi d’aborder de la question du Totétisme en Afrique Traditionnelle et ses répercussions…

Le totémisme est une pratique ancienne, récurrente et manifeste dans nos vies quotidiennes. Il permet aux hommes de s’identifier et de tisser des liens forts par le biais du règne animal et végétal. États et nations font, de manière symbolique, usage des animaux ou des végétaux pour édifier leurs armoiries. Les équipes de sport utilisent également le représentatif animal et végétal pour élaborer leurs emblèmes ou pour se donner un titre. Certaines entreprises ont, elles aussi, recours à la représentation animale et/ou végétale pour façonner leurs marques. Dans les horoscopes, quelques signes du zodiaque impliquent également les animaux.

Qu’en est-il des  totems végétaux ?

 

L’arbre est le végétal sacré par excellence !

  • Le chêne qui symbolise la force invincible et la longévité, est vénéré en Europe et au Moyen orient.
  • Le Frêne est vénéré en Europe du Nord et symbolise de la fécondité.
  • L’Olivier est vénéré chez les Grecs et les romains, symbole à la fois  force, victoire, sagesse, fidélité, immortalité et abondance.
  • Le Sakaki (Cleyera japonica) est vénéré par les Shintoïstes japonais, il symbolise la régénérescence et l’immortalité.
  • Le Sycomore était quant à lui vénéré en Égypte pharaonique et symbolisait le sacré chez les anciens égyptiens,
  • Le Baobab, vénéré en Afrique, symbolise le sacré.
  • L’Acacia est vénéré par les Franc-maçons, il symbolise entre autres, la maîtrise des connaissances.
sleeping goddess (déesse dormante), aux jardins perdues de Heligan, Cornouailles

Les plantes tiennent donc, comme les animaux, une place importante dans les sociétés humaines, où le  totémisme y joue un rôle prédominant.

 

Quel regard portent les Africains contemporains sur le culte du totémisme et pourquoi est-il craint par certains d’entre eux ?

 

Le mythe lié au culte totémique qui surgit chez les néophytes demeure criant. Certains vont même jusqu’à considérer que le totémisme inspire le paganisme, la zoolâtrie, la sorcellerie, et le satanisme, sans pour autant maîtriser ce paradigme, ni être en mesure de lire, et de saisir ses paraboles et ses allégories.

Pour comprendre ce qu’est le totémisme kamit (africain), il faut connaître au préalable l’explication scientifique de la création du monde dans l’Afrique ancienne.

Comme il n’y a pas de révélation, ni de dogme dans la spiritualité africaine, nos ancêtres s’appliquent à démontrer scientifiquement et rationnellement la création du monde, de par leurs propres expériences et observations de la nature.

Les quatre éléments primordiaux

Selon nos ancêtres Négro-africains, Dieu est l’énergie primordiale androgyne (mâle-femelle) qui a créé le monde à partir de quatre (4) éléments primordiaux, notamment l’air, l’eau, la terre (attrait au règne minéral) et le feu/lumière.

 

Comment cela se passe t-il ?

 

Tout d’abord, sachez qu’il n’y a rien d’étonnant ici et nous allons le démontrer !

En observant la nature, nos ancêtres se sont rendus compte que tout ce qui vit est composé d’air, d’eau, de terre et de feu.

Les plantes sont composées d’air (gaz), d’eau, de terre et de feu/lumière (lumière solaire permettant la photosynthèse). Les animaux et les humains sont eux aussi composés d’air (respiration), d’eau (sang), de terre (corps et os) et de feu (énergie).

Ces quatre (4) éléments primordiaux sont essentiels à la vie. Il suffit que l’un d’entre eux disparaisse pour mettre fin à la vie. Une fois que la mort survient, les quatre (4) éléments rejoignent leurs matrices initiales respectives. Ainsi, l’eau s’évapore, l’énergie rejoint le ciel (soleil), le corps et les os rejoignent la terre.

C’est d’ailleurs pour cela que la philosophie cosmogonique africaine considère que le monde se manifeste sous deux (2) aspects que sont : le macrocosme et le microcosme.

Le macrocosme, appelé grand monde, correspond à ce qui entoure l’être humain, à savoir le monde. Le microcosme, appelé petit monde, fait allusion à l’humain lui-même. Toutefois, le microcosme est à l’image du macrocosme et vice-versa.

Autrement dit, l’homme est la projection, l’extension et la reproduction condensée du cosmos !

Toujours en leur qualité d’observateurs de la nature, nos ancêtres comprennent que c’est après l’apparition du règne végétal que le règne animal a pu exister, s’alimenter, se soigner et survivre. L’homme, quant à lui, n’a pu exister, s’alimenter, se soigner et survivre qu’après l’apparition du règne végétal (fruits, légumes, médicaments,…) puis du règne animal (viandes, poissons,…). D’où l’antériorité du règne végétal par rapport au règne animal qui précède l’homme.

Représentation de Horus, Osiris et Isis

Dans la cosmogonie d’Ionou, en Égypte antique, Amen-Ra (Dieu) a uni Shou¹ et Tefnout² pour créer la fécondation, puis l’explosion (Big bang) afin de séparer Anouté³ et Geb⁴. Il a ensuite accouplé Anouté (pluie et lumière solaire) et Geb pour générer la végétation. Ousiré (Osiris) est l’enfant de Anouté et de Geb, c’est pourquoi il est souvent représenté en vert pour faire allusion à la verdure de la végétation.

¹Shou = air, ²Tefnout = eau, ³Anouté = ciel, ⁴Geb = terre

Lire aussi >> Qui est Dieu selon nos ancêtres négro-africains ?

La cosmogonie négro-africaine croit que tout élément de la nature détient une parcelle divine. Et comme l’homme n’existe que parce que les végétaux et les animaux ont existé avant lui, rien ne l’empêche donc de s’identifier, de tisser un lien avec le règne végétal et/ou animal.

L’homme est en quelque sorte le résultat de la fusion du règne végétal et du règne animal. Mais surtout, il partage avec ces derniers t le même et unique démiurge (créateur suprême), l’énergie divine, ainsi que les quatre (4) éléments primordiaux.

C’est pourquoi Yoro/Horo (Horus), en tant fils de Ousiré symbolisant la végétation, et de Aissata (Isis) symbolisant le règne animal, est parfois représenté mi-animal, mi-homme.

Ce schéma montre ce que les Egyptiens appelaient Pesedjet, c’est-à-dire les 9 éléments primordiaux créés par Dieu. Amen-Râ ou Atoum-Râ, Dieu unique masculin-féminin, créa les 4 éléments premiers (2 couples masculin-féminin). Ces 4 éléments primordiaux enfantèrent le monde vivant symbolisé par Ousiré et Aïssata (Osiris et Isis). Les 4 éléments enfantèrent aussi le monde stérile qui s’oppose à la vie, symbolisé par Souté et sa femme Nabintou (Seth/Satan et Nephtys). C’est donc en Afrique un couple qui représente le mal, et non pas une femme.

Le totémisme permet donc de cumuler de l’énergie divine pour avoir l’exhaussement facile des doléances et des prières formulées. Il incite en outre au respect de la nature et donc de la vie.

C’est la raison pour laquelle la représentation anthropomorphique et le fameux Uræus, appelé le troisième œil, caractérisé par un représentatif de serpent sur le front royal, occupent une place importante dans la philosophie spirituelle des anciens Égyptiens.

À noter que si un individu, une famille ou un clan a pour totem un animal, c’est toute l’espèce à laquelle appartient l’animal qui est alors concernée. Par conséquent, l’individu, la famille ou le clan n’a plus le droit de consommer la viande de cette l’espèce animale. On pourrait même adopter certains comportements de l’animal. Par exemple, si l’animal totem est végétarien, on doit alors s’orienter vers une alimentation alcaline. C’est en fait un pacte de révérence et de fidélité que l’on entretient avec son totem.

Le totem en contrepartie défend et protège jalousement son partenaire humain, l’aidant à tous les niveaux..

C’est l’exemple des Samokho, des Maïga ou encore des Camara qui assurent ne pas craindre d’être mordu par leur animal totémique, le serpent, inoffensif à leur égard.

 

Comment découvrir son totem ?

 

On peut découvrir son totem par le biais des épreuves de la vie ou par l’histoire de sa famille.

Les Mandingues affirmaient, un temps, que leur totem animalier était Mali Sadio (hippopotame), car celui-ci les auraient sauvé de la noyade dans le fleuve de Bafoulabé et que Soundiata Keïta, le père fondateur de l’Empire du Mali serait par ailleurs transformé en hippopotame (Mali) pour ainsi disparaître dans la nature. C’est depuis lors, que l’hippopotame est devenu le totem des Keïta, et le buffle en ce qui concerne les Soundiata.

Ceci témoigne que le totem peut varier selon les époques, selon les générations et selon les personnes.

Dans son œuvre intitulée “L’enfant noir”, le vénérable Camara Laye nous apprend dans que chaque être humain a son totem qui se manifestera à lui quand cela sera nécessaire. En effet, le totem de son père était un serpent et celui de sa mère, un crocodile.

Certains totems peuvent sembler dangereux à première vue, mais cela s’avère nécessaire quand il s’agit de se défendre.

En expliquant l’utilité de son serpent totem à son fils, le père de Camara Laye explique à ce dernier ceci :

« C’est à ce serpent que je dois tout, et c’est lui aussi qui m’avertit de tout. Ainsi, je ne m’étonne point, à mon réveil, de voir tel ou tel m’attendant devant l’atelier : je sais que tel ou tel sera là », (L’enfant noir, page 19).

Sculpture d’un roi Yourouba (actuel Nigeria) semblable à l’uræus représenté sur le casque militaire du pharaon

Ce passage révèle l’importance du totémisme dans la vie, mais surtout dans la connaissance ésotérique des gnostiques négro-africains.

Certaines familles africaines, à l’image de l’ethnie Sérères et Lébous du Sénégal, nouent pour leur part des relations totémiques avec les éléments du règne végétal, notamment le Baobab.

En plus de son apparence physique extraordinaire (forme à l’envers et corps géant) et de son rôle crucial dans les contes et légendes africains, le Baobab possède, par ailleurs, les propriétés nourricières et médicales exceptionnelles suivantes :

  • il produit des fruits appelés « bouye » en wolof,
  • ses racines peuvent servir de cordes et ses écorces sont exploitées à des fins médicales,
  • ses feuilles hachées sont utilisées dans la composition de la sauce « maafé » ou du « lalo »,
  • il sert l’arbre à palabre (lieu où se rassemble tout le village pour prendre des décisions communautaires),
  • il abrite les cérémonies de bois sacré du village,
  • il possède une longévité extraordinaire car étant capable de vivre pendant plus de 1 000 années, et peut s’adapter durablement à la sécheresse,
  • il est considéré comme étant un génie protecteur.

Ainsi, dans le but de fusionner pour l’éternité avec leur totem Baobab, les Griots avaient comme tombeau, ou sépulture, l’intérieur du Baobab. Un autre mythe soutenait que l’enterrement des dépouilles des Griots dans la terre était synonyme, soit de sécheresse, soit de manque de pluie.

Il est à noter que les anciens Égyptiens procédaient de manière identique en gardant leurs dignitaires morts dans des pyramides.

Un Baobab imposant dans le périmètre communal de Guéoul, dans la région de Louga (Sénégal). Crédit photo : Gouye Birame Coumba

Nous avons souvent une vision générique de la colonisation au point d’oublier que certains villages africains ont su se préserver de celle-ci, grâce aux totems ou aux génies tutélaires baobabs.

Le Baobab représente donc un intérêt particulier aux yeux des Africains. En 2002, L’Afrique du sud a institué sous la présidence de Thabo Mbeki, The « Order of the Baobab » ou “Ordre du Baobab” pour récompenser les individus des services rendus au pays. Le Baobab a été choisi, car il est le symbole de l’endurance, de la vitalité et pour son utilisation comme arbre à palabre et bois sacré.

Lire aussi >> L’origine et la signification du famille Kamara (ou Camara)

Dans la logique de nous indiquer l’aspect didactique du Baobab, le sage Amadou Hampâté Bâ déclare: « Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des Baobabs. »

Aujourd’hui, la découverte des arbres géants fossilisés, laisse nettement transparaître les accointances féeriques entre les composantes du cosmos.

La nature occupait une place importante en Afrique traditionnelle. Pour garantir cette réalité, les humains introduisaient l’écologie sacrée dans leur spiritualité afin de vivre en parfaite harmonie avec la nature.

Cependant, dans sa grande ignorance et sa volonté de diaboliser la spiritualité négro-africaine et son rapport avec le Baobab, Antoine de Saint-Exupéry, dans le chapitre 5 de « Petit prince », décrit le Baobab comme un arbre gigantesque inutile qui ne cesse de grossir et qu’il faut à tout prix éliminer pour garder la planète propre.

La vision occidentale du monde est aux antipodes du paradigme africain, car de nature cartésienne. « La technique nous rend comme maîtres et possesseurs de la nature » déclarait le physicien et philosophe français René Descartes.

Les conséquences horribles découlant de cette vision matérialiste occidentalo-cartésienne ne sont plus à démontrer: cataclysmes environnementaux, réchauffement climatique et disparition de certaines espèces, désertification, avancée de la mer, pollution…

La ville de Rome est née grâce à une louve qui a allaité les jumeaux, Remus et Romulus.
Ces croyances ont bien sûr influencé la manière dont les Européens ont traité les animaux. Le totem avait toujours un traitement de faveur

À l’aune des catastrophes naturelles occasionnées par l’Occident, nous ne pouvons que donner raison à la cosmologie négro-africaine qui, depuis la nuit des temps, milite pour le respect et la préservation de la nature, notamment par le biais du totémisme.

De nos jours, l’Afrique perd de plus en plus ses mystères et ses réalités intrinsèques, rejetant son identité propre pour adopter les pratiques sociétales de l’Occident pourtant grand fossoyeur de la nature et ses éléments. En cela, il convient de rappeler que l’Afrique et ses populations vouées à la nature par le biais de la spiritualité, ont su donner les premiers écologistes et environnementalistes du monde.

C’est pourquoi il est grand temps pour les Africains de se débarrasser du carcan du complexe d’infériorité qui n’a que trop durer et qui nous empêche d’être nous-mêmes. L’entame d’une réflexion collective s’impose indéniablement !