politique

L’Europe craint-elle la jeunesse africaine ? (partie II)

par BY

27 avr. 2018

Dans la première parti de cette interview, l’historien Amzat BOUKARI-YABARA nous donnait son point de vue concernant une grande partie de la jeunesse africaine immigrant en Europe, et notamment en France.

Contrairement aux États-Unis (post-D.Trump), au Canada ou encore à l’Australie, en France et en Europe, la jeune immigration n’est pas perçue comme un processus de construction nationale. Pourquoi ?

Dans des pays comme le Canada, l’Australie ou les Etats-Unis, l’histoire de l’immigration fait partie de l’histoire nationale et quotidienne, et ce sont aussi des pays protégés ou isolés par de grands espaces océaniques ou continentaux. En dehors des populations d’origine qui ont été génocidées, il n’y a que des populations venues d’ailleurs. Dans le cas de la France, le refus de comprendre que l’immigration est le résultat de l’esclavage et de la colonisation est total. Le Français moyen est persuadé que toute l’Afrique veut venir chez lui à cause des allocations ou du système de santé. D’une part, la très grande majorité des migrants ne veut pas venir en France, mais en Allemagne ou en Angleterre généralement, et d’autre part, ceux qui viennent en France y viennent souvent pour des raisons historiques liées à l’imposition de la langue française dans les colonies d’origine. Autre raison: la présence dans les anciennes colonies africaines de multinationales et d’intérêts économiques et culturels français.

La France est encore en 2018 une puissance coloniale, et qui veut recoloniser autrement l’Afrique, c’est pour cela qu’elle ne peut pas et qu’elle ne veut pas voir les questions migratoires africaines comme un processus de construction nationale. La France ne veut pas et ne peut pas intégrer de manière massive les Africains nés en France de parents africains eux-mêmes nés ou venus en France, donc elle crée une nouvelle classe sociale noire à partir de la sélection de quelques uns parmi nous qui agitent le terme de «diversité». Aux Etats-Unis, on peut se dire Africains-Américains, Italiens-Américains, mais se dire Africains-Français en France est impossible car la France est persuadée que son identité est universelle, qu’elle ne saurait être remise en cause sur son propre sol. C’est la fiction d’une République qui ne voit pas les couleurs alors qu’elle a elle-même créée ses couleurs, c’est la schizophrénie d’une société qui demande à ceux qui n’ont rien demandé de faire le pari de tourner le dos à leur identité «communautaire» pour entrer dans un «vivre ensemble» assez hypocrite, au final.

En Février, l’Ined a publié une étude selon laquelle une grande partie des migrants en France sont diplômés du supérieur. Il y a-t-il toujours une fuite des cerveaux de l’Afrique vers l’Europe ?

La France a toujours eu une tradition de formation des élites africaines notamment de son ancien empire colonial, même si les cerveaux du continent, formés parfois dans des universités africaines d’un niveau respectable, vont de plus en plus se tester en Amérique du Nord ou en Asie, en soulignant que le prestige des universités françaises est très largement surfait, ou tout au moins en déclin. Aux Etats-Unis, par exemple, je crois que les étudiants de nationalité africaine sont classés comme étant le groupe le plus diplômé de tous. L’Europe joue sur sa proximité géographique, sur les avantages historiquement acquis à travers un corpus académique et scientifique colonial pour attirer les étudiants africains.

Etant donné l’état plutôt sinistré du secteur de la formation universitaire et de la recherche scientifique en Afrique même, venir faire des étudiants en Europe n’est pas un crime ou une trahison, même si les politiques de visa analysent de plus en plus l’étudiant africain comme un fraudeur potentiel. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer le poids d’une Françafrique universitaire, qui passe notamment par la Francophonie. La venue de chercheurs africains qui développent des travaux contraires aux positions académiques françaises n’est probablement pas encouragée mais elle se réalise sous d’autres formes, et les nouvelles technologies permettent de repenser différemment la cartographie des cerveaux africains en Europe et dans le monde.

Pour vous, qu’est-ce qu’un Afro-européen ? Doit-on encore les considérer comme des Africains ?

Je dirais qu’un Afro-européen est une personne européenne d’origine africaine, de la même manière qu’il existe bel et bien des personnes africaines d’origine européenne, c’est-à-dire des personnes blanches d’ascendance européenne qui, nés et grandis dans des pays africains comme le Sénégal, le Kenya ou l’Afrique du Sud par exemple, n’ont jamais eu d’autre nationalité ou d’autre existence socioculturelle que sénégalaise, kenyane ou sud-africaine. Ce sont des groupes sociaux minorisés qui transcendent et problématisent les identités au-delà de la binarité noir-blanc qui est aussi dans certains cas une bi-nationalité. Je vois aussi derrière ce terme une interrogation sur le métissage, puisqu’une personne née d’un parent africain et d’un parent européen est logiquement et naturellement afro-européenne ou africaine-européenne.
Peut-être que le fait de se dire Afro-européen est une manière de ne pas se considérer comme Africain à part entière, et une volonté de chercher à construire un pont de valeurs entre l’Europe et l’Afrique, avec néanmoins un penchant européen qui n’est pas anodin. Je dirais que les personnes noires en France ne forment pas non plus une communauté noire de France mais un élément de la présence africaine en Europe, une présence afro-européenne, une expérience de l’africanité en ce qu’elle viole l’identité européenne symboliquement blanche. Je pense que la manière dont l’Europe a construit sa communauté fait que les identités africaines ont été éclatées, atomisées, et qu’elles se trouvent cristallisées dans des espaces bien précis, notamment les espaces de création. L’identité afro-européenne apparaît ainsi dans la littérature, la mode, les arts, dans des pratiques qui sont périphériques aux définitions économiques et politiques de ce que c’est qu’être une personne noire, africaine en Europe. Pour moi, c’est un glissement sémantique qui rend moins frontal le choc des identités mais qui n’efface pas la violence de la domination.

Faut-il les considérer encore comme des Africains? Il y a sans doute des personnes européennes noires qui se considèrent comme étant africaines et pas afro-européennes. Je pense que c’est à chaque personne de se définir, en sachant que tout ce que nous avons vécu contribue à la perte de repères. Personnellement, je ne me reconnais pas dans l’appellation «afro-européen», et je parlerais plutôt d’Africains en Europe, en Asie, en Amérique…  Enfin, je trouve bien évidemment que le terme «panafricain» reste l’appellation la plus adaptée pour traduire de manière socio-historique le caractère extensible des identités africaines, à la fois ouvertes et fermées.

Après la polémique sur le nombre d’enfants par famille en Afrique, faut-il instaurer un contrôle des naissances ?

De nombreux pays en Asie et en Amérique du Sud se sont vus imposés des politiques de contrôle des naissances par des agences et institutions financières internationales qui avaient une approche malthusianiste: la situation de « sous-développement» économique doit avoir pour réponse un ajustement démographique. Ces politiques occidentales, jugeant que la contraception était trop compliquée pour les femmes concernées, ont souvent procédé par des stérilisations à l’insu des premières concernées. Cela fait longtemps que les structures occidentales travaillant dans les secteurs du «développement» et de la «coopération» cherchent à, soit disant, libérer la femme africaine en décidant à sa place du nombre d’enfants qu’elle doit avoir. Il y a toute une économie autour de la démographie africaine qui est aussi le résultat de pratiques ou de produits interdits en Occident et que l’on cherche à écouler en Afrique.

Aujourd’hui, je pense que les Européens sont effrayés par la capacité de reproduction des Africains en général, et l’immigration africaine en Europe les amène à penser qu’il y aura reproduction de la natalité africaine sur le sol européen sur les mêmes bases qu’en Afrique. Le raisonnement raciste est sans doute celui-ci: «Puisqu’une femme au Niger fait en moyenne sept enfants, toute femme du Niger qui viendra en France risque d’y faire sept enfants, donc stérilisons la femme nigérienne avant qu’elle ne vienne pondre chez nous».

D’un côté, les économistes les plus réalistes savent très bien que sans sursaut démographique, l’Europe ne pourra pas relancer sa productivité, son économie de marché et assurer sa politique sociale. D’un autre côté, la polémique sous-entend qu’en changeant le comportement et la fécondité des femmes africaines sur le continent, les Africains qui, de toute manière, continueront à migrer en Europe, y viendront avec une natalité déjà «européanisée». C’est là ce que j’appelle la bataille du «colonialisme démographique». L’Europe cherche à imposer aux Africains vivant en Afrique – y compris ceux qui n’ont pas du tout le projet de venir en Europe – des valeurs démographiques dans l’idée que cela réduira d’une part l’immigration, et que d’autre part, l’immigration qui continuera bon an mal an vers l’Europe sera porteuse de comportements démographiques européens.

Je pense que nous ne devons pas tomber dans la diversion ou la polémique car les présidents africains répondent toujours favorablement aux politiques démographiques occidentales afin d’obtenir des financements aux conditionnalités dévastatrices, tout en donnant parfois l’impression à leur peuple de vouloir s’indigner devant les propos du président français. Les discours des présidents français en tournée dans leurs sous-préfectures africaines, qu’il s’agisse de Macron à Ouagadougou ou de Sarkozy à Dakar, s’adressent en premier lieu à l’électorat français. Le président français dit devant les Africains des choses qui flattent en premier lieu les instincts d’une partie du peuple français.

Je trouve que la polémique a été renforcée par les réponses intempestives des uns et des autres et cela nous a fait perdre de vue les questions essentielles. Par exemple, les conditions d’accouchement qui sont inhumaines et dégradantes, la mort en couches, la mortalité infantile, ou encore la contraception, l’avortement, la stérilité qui sont autant d’expériences qui stigmatisent les femmes, notamment africaines, sans pour autant responsabiliser au même niveau les hommes dont le comportement sexuel est tout autant décisif. La fécondité, au-delà des choix pris par un couple en interaction avec son environnement socioculturel, doit être un enjeu stratégique de souveraineté sociétale voulu et assumé.

Par Amzat Boukari-Yabara

Historien, auteur de Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme

Secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA

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