L’île de Gorée : 28 hectares d’histoire
Tristement célèbre mais à la fois marqueur du dialogue entre les peuples, l’île de Gorée est le symbole de la traître négrière. Pourtant, à l’heure du racisme décomplexé, le contexte social est à la commémoration de ce qui aurait toujours dû forger nos valeurs.
Dimanche 30 mai : l’agression d’un livreur du Brasco à Cergy, accompagnée d’injures racistes envers une femme noire témoin de la scène
Lundi 31 mai : un cuisinier noir se voit refuser l’accès à une chambre d’hôtel réservée au préalable afin d’y demander sa copine en mariage. Sa demande de remboursement sera rejetée
Vendredi 4 mai : diffusion sur Twitter d’une vidéo dans laquelle une femme profère des injures racistes envers une caissière noire
L’ATTRACTIVITÉ DE GORÉE
La négrophobie s’intensifie à mesure que les actes négrophobes se produisent. Pourtant, trois siècles plus tôt, une expérience humaine marquait pour tous l’avènement d’un nouvel ordre social, celui de la réconciliation qui tarde manifestement à se mettre en place.
Au départ, tout est une histoire de localisation. Située au large des côtes du Sénégal, Gorée est une île de l’océan Atlantique Nord. Elle est durant longtemps convoitée par les grandes puissances commerciales de l’Europe occidentale. Et pour cause ! Sa situation géographique est foncièrement avantageuse puisque proportionnellement située entre le Nord et le Sud.

De fait, entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe siècle, l’île de Gorée offre aux navires de marins et de commerçants hollandais qui accostent, la possibilité de se retrouver en lieu sûr, d’où son appellation « Good Rade » (bonne rade).
La proximité de Gorée d’avec les côtes africaines offre à cette île un avantage prédominant et constitue un privilège commercial. Du coton, du bois précieux, des cuirs, et de la cire. Des vivres d’origine tropicale tels que le riz, les volailles ou le bœuf. Tous ces produits constituent le ravitaillement nécessaire aux bateaux de passage sur l’île. Cette même île qui compte près de 28 maisons aux esclaves construites à partir de 1536. La dernière fut la Maison des Esclaves.

LE COMMERCE ET LA TRAITE DES ESCLAVES
Établie en 1776 pour certains ou en 1783 pour d’autres, la Maison des Esclaves aurait été construite par des Français sur l’île de Gorée. Ce lieu fut le centre de trafic le plus important de la traître négrière. Spacieux et aéré, l’étage du haut était réservé aux Européens tandis que celui du bas, humide et étroit, servait de pièce pour le stockage de la nourriture, et d’habitation pour les esclaves. Dans cette maison, on comptait près de 200 esclaves répartis dans des cellules selon des critères bien précis.
Les hommes devaient au minimum atteindre les 60 kg. Une salle était réservée à ceux dont le poids minimum n’était pas atteint. Là, ils étaient engraissés avant leur départ de l’île. Les femmes étaient jugées sur leur virginité et la valeur de leurs seins. Accablées, beaucoup cherchaient à attirer le regard de leur maître, espérant qu’une grossesse leur permettrait d’être affranchie.
Chez les enfants, c’est la dentition que l’on prenait en compte. En cas de manquement aux règles de l’esclaverie, la salle des récalcitrants faisait office de punition. Dans cette salle, impossible de se tenir debout, le dos était courbé en permanence.

Afin de procéder à la vente d’esclaves, l’acquéreur et le marchand se tenaient au niveau de la jonction des escaliers. De là, ils observaient les esclaves enchaînés au cou et au bras et placés çà et là dans la cour de l’esclaverie. Arrivés à destination, leur nom africain était effacé. Pour les démarquer : un numéro de matricule et le nom du maître qui les avait choisis.
Une fois la valeur marchande de l’esclave déterminée, l’acquéreur l’achetait au vendeur d’esclaves en échange d’objets divers (fusil, alcool). Bien que la grande majorité des esclaves arrivait dans cette maison en famille, les cellules demeuraient séparées. Et comme si cela ne suffisait pas, l’embarquement amplifiait la séparation. En effet, chaque membre de la famille se voyait dispersé sur l’ensemble du globe. Par ailleurs, de nombreux captifs n’atteignaient pas le bateau; une fois le quai d’embarquement passé : « la porte du voyage sans retour » beaucoup se faisaient dévorer par les requins.

À LA MÉMOIRE D’UN PASSÉ FONDATEUR
Aujourd’hui sa position est tout aussi importante puisque l’île de Gorée a contribué à la constitution d’un foyer de contact entre l’Occident et l’Afrique. Toujours sujette aux échanges commerciaux, elle est aussi un lieu de rencontre entre les différentes cultures. L’essentiel de ce lieu reste la réconciliation d’avec un passé qui fait de cette île une terre de pèlerinage pour la diaspora africaine.
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En 1944, l’authenticité de l’île lui permet d’être classée site historique par l’administration coloniale. Successivement, elle s’inscrit sur la liste du patrimoine national en 1975, puis mondial en 1978. Ancrée dans la mémoire collective, la tragédie qu’a abrité cette île lui octroie un caractère fraternel et humaniste.

Cependant la réalité est toute autre. Et nombreux sont les pays en Occident au passé esclavagiste demeurent des scènes de crimes racistes et/ou d’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination raciale. Ils ne reflètent en rien le sentiment de pardon entre les peuples.
