Rencontre avec la fondatrice d‘Afrogameuses, Jennifer Lufau

L’union fait la force chez Afrogameuses ! Une première en France, cette association d’envergure internationale milite pour une meilleure représentation et inclusion professionnelle des femmes noires dans le gaming. Entretien avec la fondatrice, Jennifer Lufau, 27 ans.

Bonjour Jennifer Lufau, fondatrice d’Afrogameuses ! D’où vous vient cette passion pour les jeux vidéo ? 

J’ai commencé à jouer aux jeux vidéo dès mon enfance au Bénin. Un jour, par curiosité, je suis allée dans un cybercafé équipé d’ordinateurs qui se trouvait sur le chemin de mon école. Je n’ai jamais arrêté depuis. Au début, je jouais à tout ce qui est MMORPG (les jeux de rôle en ligne massivement multijoueur) comme Prince of Persia puis League of Legends. Aujourd’hui, je préfère jouer seule pour avoir une véritable expérience immersive. 

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D’abord un blog et un compte Instagram, puis une association offrant un safe space pour les gameuses noires. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de créer Afrogameuses?

En remarquant l’absence de témoignages des gameuses noires en ligne, j’ai décidé de créer moi-même ce que je recherchais. En 2020, j’ai lancé un blog pour parler du fait d’être une femme noire dans le gaming parce ça fait entièrement partie de ma vie. Comme je ne savais pas si ma parole serait légitime, j’ai décidé d’interviewer d’autres femmes noires jouant aux jeux vidéo. 

Ce qui est clairement ressorti, c’est que non seulement il était difficile de trouver des gameuses noires à interviewer, mais que nous partagions toutes des expériences similaires. L’idée ensuite était de nous rassembler sur un compte Instagram puis au sein d’une association. Parler avec d’autres afro gameuses m’a vraiment fait prendre conscience que ce que l’on vivait n’était pas normal. Et que l’on a beaucoup banalisé les comportements racistes ou sexistes qu’on a pu vivre en jouant aux jeux vidéo. L’association est donc un safe space pour que les afro gameuses puissent avoir des compagnons de jeu et un espace de soutien. Afrogameuses est aussi une force unificatrice grâce à laquelle nous pouvons avoir un impact pour changer les choses.

Quelles sont les principales activités et ambitions de la communauté Afrogameuses ?

Notre principale ambition est de mettre en avant et créer des opportunités pour les gameuses, streameuses, ou professionnelles afro qui autrement n’en auraient pas. Ces femmes-là sont totalement invisibles dans l’écosystème du gaming. On veut que plus de femmes noires se sentent légitimes de jouer aux jeux vidéos. Pour ce faire, on se focalise sur quatre axes.

  • Chaque semaine sur les réseaux sociaux on met en avant le profil d’une professionnelle, d’une streameuse, ou bien d’une joueuse esport membre d’Afrogrameuses. De cette manière, en voyant ces role-models, les gens peuvent se reconnaître dedans et se projeter.
  • Par le biais des “masterclass métier” sur Twitch, des professionnels présentent leur métier au sein de l’industrie des jeux vidéo. Par cette action, on accompagne et on donne les moyens aux femmes noires d’intégrer la principale industrie de l’entertainment, aujourd’hui.
  • Le mouvement #MeToo a récemment explosé dans l’industrie. On agit donc contre la toxicité et le cyberharcèlement en parlant des commentaires sexistes, racistes et haineux qui sont banalisés. On met également l’accent sur le fait que nous devons nous protéger nous-mêmes en s’entraidant. Par exemple, les membres d’Afrogameuses agissent comme des modérateurs pour gérer les personnes malveillantes qui profèrent des insultes, lors des live streams. On fait aussi circuler une “ban list”, qui contient les pseudonymes de personnes problématiques que nous avons déjà dû virer. 
  • Enfin, notre dernier axe de travail est la sensibilisation par rapport aux problématiques citées. Les studios de jeux vidéo peuvent réaliser un partenariat avec l’association pour recruter du talent et organiser des événements afin de promouvoir la diversité dans l’industrie.
L’aspect social des jeux en fait un terrain propice à la toxicité. À titre personnel, avez-vous déjà été victime de racisme, de sexisme et/ou de harcèlement en ligne en tant que gameuse noire ?

Le cyberharcèlement m’est arrivé si souvent à l’adolescence que j’ai fini par le laisser faire. À l’époque, je n’avais pas conscience de la gravité de la situation. La façon dont le racisme dans les jeux vidéo se manifeste peut commencer simplement avec votre pseudonyme. Pour mon pseudonyme « EbonyCyborgBabe », j’ai été attaquée et traitée de nègre. Aux conventions de jeux, les gens me disaient que c’était bizarre qu’une femme noire y soit même présente. 

Ces agressions ne sont pas des incidents isolés. Des micro-agressions et des agressions beaucoup plus extrêmes, beaucoup plus violentes, se produisent régulièrement. Et ce, encore plus en ligne. Les streameuses noires sont encore plus visibles et donc des cibles beaucoup plus faciles à atteindre. Quand cela n’arrive pas, c’est parce qu’on a fait quelque chose pour que ça n’arrive pas. C’est-à-dire qu’on a décidé de se protéger d’une manière ou d’une autre. Par exemple, on évite les pseudos qui font référence à notre identité raciale ou de genre, et on évite de jouer avec un personnage noir.

Quand avez-vous remarqué pour la première fois l’enjeu de la représentativité dans les jeux vidéo ? Avez-vous un exemple de personnage féminin noir stéréotypé dans un jeu vidéo ?

Déjà au Bénin, je jouais à Prince of Persia où le personnage masculin doit sauver la princesse. J’ai commencé à me demander : « Pourquoi la princesse n’est-elle pas visible ? Pourquoi ne peut-elle pas se sauver elle-même ?« . Ce type de questionnement a refait surface à maintes reprises. Lorsque que l’on crée un avatar, on peut choisir la couleur de la peau, les cheveux, les vêtements, etc. Mais j’ai remarqué qu’il n’y avait pratiquement aucune possibilité de créer un personnage à mon image. Cette prise de conscience, du fait que l’on te donne la possibilité de créer un personnage qui peut ressembler à tout ce que tu veux, à tout sauf à toi, est assez brutale. 

Sheva Alomar
Resident Evil ©Sheva Alomar

Dans Resident Evil, le personnage de Sheva Alomar est très problématique. C’est une femme racisée qui est exotisée, fétichisée et hypersexualisée de A à Z. Et pendant longtemps, League of Legends n’a présenté que des personnages ambigus de peau mate, auxquels on était censées s’identifier. Puis en 2018, ils ont sorti le personnage de Senna. Ça a secoué quelque chose en moi de voir cette femme noire avec des rastas, elle avait tout pour elle ! Pour la première fois, je me suis sentie proche d’un personnage, même si ce n’était que physique. Quand j’ai vu ce que c’était que d’être représentée pour la première fois dans un jeu auquel je joue depuis des années, j’ai su qu’il fallait en voir plus. 

Dans une industrie dominée par les hommes blancs hétérosexuels, qui ne compte qu’environ 15% de femmes, les jeux vidéo sont à l’image de leurs créateurs. Comment les développeurs de jeux peuvent-ils concevoir des personnages racisés réalistes?

La réponse est simple! Si on veut changer les représentations, ce qu’il faut changer ce sont les personnes qui les représentent. Si ce sont des hommes blancs qui créent les jeux, ils y imposeront leur vision de la femme à travers le prisme de la blanchité. Il faut donc avoir des créateurs issus de la diversité dans les processus de création. Pour ce faire, il faut aller voir les personnes qui auraient envie de travailler dans l’industrie, voire même ceux qui ne savent pas encore qu’ils en ont envie, et susciter cette vocation chez eux. Comme on fait chez Afrogameuses. 

Il y a aussi un effort à faire de la part des studios. Ils doivent changer la culture d’entreprise, et recruter des équipes plus diverses et multiculturelles. Mais aussi s’assurer que lorsqu’ils veulent créer des personnages non-blancs, qu’ils aient des consultants non-blancs qui les accompagnent dans ces créations. Il n’y a aucune excuse pour négliger la conception d’un Afro, ou pour bâcler la représentation d’une personne d’origine arabe en se rabattant sur le stéréotype du terroriste arabe. Si les choses ne changent pas, c’est que les studios ne veulent pas que les choses changent.

Afrogameuses est une communauté francophone et internationale se vantant déjà d’un partenariat avec le studio belge, Maratus Games. Pouvez-vous nous expliquer l’intérêt de ce partenariat ?

Le partenariat avec Maratus Games est né d’objectifs communs : soutenir et appuyer les individus qui veulent percer dans l’industrie des jeux vidéo. S’ils le souhaitent, ils pourront recruter des membres des Afrogameuses et les accompagner dans le développement de leur carrière. Ils ont également la possibilité de participer aux masterclass métiers. De notre côté, on les apporte une communauté qui pourra leur donner des retours sur leurs jeux et les avertir si quelque chose est problématique. Chez Afrogameuses, on est des joueuses avant tout. Il est donc important de nous inclure en tant que telles dans le processus de création des jeux. Si ces jeux nous sont destinées, alors nous pouvons aider à rectifier ces erreurs controversées qui sont facilement évitables. 

Lorsque Maratus Games a entrepris de créer un jeu sur l’esclavage, même s’ils avaient les compétences et l’envie, l’équipe entièrement blanche était consciente de ses limites. Ils ont adopté la bonne approche en consultant l’éminent psychologue Racky Ka-Sy. Si un petit studio avec peu de moyens comme eux peut le faire, tout le monde peut le faire.

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L’association œuvre également à visibiliser l’écosystème du jeu vidéo africain. Quel est votre objectif en Afrique avec votre programme d’ambassadrice ?

Le programme d’ambassadrice a pour but de permettre aux gameuses africaines de rencontrer d’autres personnes partageant ce même centre d’intérêt et de jouer aux jeux vidéo aussi librement qu’elles le souhaitent. Il s’agit de lutter contre la stigmatisation qui existe en Afrique, ainsi qu’en Europe, selon laquelle les jeux vidéo sont destinés aux enfants ou aux garçons et qu’elles ne devraient pas s’y intéresser. Très concrètement, notre objectif est de créer une sorte d’effet d’entraînement. Il est beaucoup plus puissant d’avoir un ensemble de personnes unies par un intérêt commun. Il y a des choses qu’on ne peut assumer seule.

Retrouvez Afrogameuses le 19 juin à Paris pour un évènement de gaming inclusif dédié aux femmes et aux minorités !

*Photo de Une : Courtoisie de Jennifer Lufau

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